Le doigt de la femme - Victor Hugo
Dieu prit sa plus molle argile
Et son plus pur kaolin,
Et fit un bijou fragile,
Mystérieux et câlin.
Il fit le doigt de la femme,
Chef-d’œuvre auguste et charmant,
Ce doigt fait pour toucher l’âme
Et montrer le firmament.
Il mit dans ce doigt le reste
De la lueur qu’il venait
D’employer au front céleste
De l’heure où l’aurore naît.
Il y mit l’ombre du voile,
Le tremblement du berceau,
Quelque chose de l’étoile,
Quelque chose de l’oiseau.
Le Père qui nous engendre
Fit ce doigt mêlé d’azur,
Très fort pour qu’il restât tendre,
Très blanc pour qu’il restât pur,
Et très doux, afin qu’en somme
Jamais le mal n’en sortît,
Et qu’il pût sembler à l’homme
Le doigt de Dieu, plus petit.
Il en orna la main d’Ève,
Cette frêle et chaste main
Qui se pose comme un rêve
Sur le front du genre humain.
Cette humble main ignorante,
Guide de l’homme incertain,
Qu’on voit trembler, transparente,
Sur la lampe du destin.
Oh ! dans ton apothéose,
Femme, ange aux regards baissés,
La beauté, c’est peu de chose,
La grâce n’est pas assez ;
Il faut aimer. Tout soupire,
L’onde, la fleur, l’alcyon ;
La grâce n’est qu’un sourire,
La beauté n’est qu’un rayon ;
Dieu, qui veut qu’Ève se dresse
Sur notre rude chemin,
Fit pour l’amour la caresse,
Pour la caresse ta main.
Dieu, lorsque ce doigt qu’on aime
Sur l’argile fut conquis,
S’applaudit, car le suprême
Est fier de créer l’exquis.
Ayant fait ce doigt sublime,
Dieu dit aux anges : Voilà !
Puis s’endormit dans l’abîme ;
Le diable alors s’éveilla.
Dans l’ombre où Dieu se repose,
Il vint, noir sur l’orient,
Et tout au bout du doigt rose
Mit un ongle en souriant.
Publié en 1865 dans le recueil Les Chansons des rues et des bois
Victor Hugo, né en 1802 à Besançon et mort en 1885 à Paris, incarne la quintessence du romantisme français autant par son engagement politique que par son œuvre littéraire protéiforme. Si ses romans comme Les Misérables ou Notre-Dame de Paris ont marqué l’imaginaire collectif, sa poésie explore avec une égale virtuosité les nuances de l’âme humaine, notamment à travers le prisme de l’amour. Le doigt de la femme, extrait des Chansons des rues et des bois (1865), en est une illustration éclatante : ce poème déploie une métaphysique de la féminité où le geste créateur de Dieu, façonnant le doigt de la femme comme un « bijou fragile » à partir d’argile et de kaolin, se mue en allégorie de l’amour comme force cosmique. Hugo y fusionne le sacré et le charnel, dépeignant ce doigt à la fois comme un guide spirituel (« fait pour toucher l’âme / Et montrer le firmament ») et un instrument de caresse, avant que le diable n’y ajoute un ongle en souriant – une chute malicieuse qui trahit son goût pour les contrastes. Écrit pendant son exil, ce texte témoigne d’une maturité artistique où l’engagement cède parfois à une légèreté teintée d’ironie, sans jamais renier l’idéal romantique d’un amour transcendant les siècles. Par son mélange de lyrisme solennel et de finesse espiègle, Hugo érige ici la femme en médiatrice entre l’humain et le divin, tout en rappelant que l’amour, même célébré, porte en germe les ambiguïtés du désir.