Le poète et la muse - Paul Verlaine
La Chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,
O pleine de jour sale et de bruits d’araignées ?
La Chambre, as-tu gardé leurs formes désignées
Par ces crasses au mur et par quelles virgules ?
Ah fi! Pourtant, chambre en garni qui te recules
En ce sec jeu d’optique aux mines renfrognées
Du souvenir de trop de choses destinées,
Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d’Hercules !
Qu’on l’entende comme on voudra, ce n’est pas ça :
Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens.
Je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pensa.
Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants,
Seule, tu sais! mais sans doute combien de nuits
De noce auront dévirginé leurs nuits, depuis !
Publié en 1884 dans le recueil Jadis et naguère.
Paul Verlaine (1844-1896), figure majeure du symbolisme français, incarne la poésie amoureuse à travers une œuvre où passion et tourments se mêlent inextricablement. Après une jeunesse marquée par l’influence baudelairienne et une brève période conjugale avec Mathilde Mauté, sa rencontre explosive avec Arthur Rimbaud en 1871 bouleverse son existence et sa création. Leur relation orageuse, ponctuée de voyages, de ruptures et même d’un emprisonnement pour Verlaine, nourrit une poésie lyrique où l’amour se fait à la fois extase et blessure. Publié en 1884 dans Jadis et naguère, le sonnet « Le poète et la muse » cristallise cette ambivalence : évoquant une chambre garnie hantée par d’anciens ébats, Verlaine y dépeint l’érotisme comme un fantôme ironique, transformant l’intime en allégorie universelle par des vers impairs musicaux. Entre sensualité et désenchantement, ces poèmes d’amour transcendant les époques doivent leur pérennité à une alchimie verbale où « la musique avant toute chose » transfigure les confessions personnelles en chant intemporel.