Les amours terrestres - Sully Prudhomme

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.

Née au siècle où je vis et passant où je passe,

Dans le double infini du temps et de l’espace

Tu ne me cherchais point, tu ne m’as point élu ;

 

Moi, pour te joindre ici le jour qu’il a fallu,

Dans le monde éternel je n’avais point ta trace,

J’ignorais ta naissance et le lieu de ta race :

Le sort a donc tout fait, nous n’avons rien voulu.

 

Les terrestres amours ne sont qu’une aventure :

Ton époux à venir et ma femme future

Soupirent vainement, et nous pleurons loin d’eux :

 

C’est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,

Ce qui m’attire en toi, c’est elle, et tous les deux

Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

 

Publié en 1875 dans le recueil Les vaines tendresses.

Portrait de René-François Sully PrudhommeNé en 1839, René-François Sully Prudhomme, poète à la croisée du romantisme et du Parnasse, cisèle dans Les Vaines tendresses (1875) une méditation mélancolique sur l’amour comme mirage du destin. Son célèbre poème Les Amours terrestres résume cette vision : deux âmes s’y croisent « dans le double infini du temps et de l’espace », unis par un hasard cosmique plutôt que par un choix. Ancien ingénieur converti aux lettres, Prudhomme mêle une précision presque scientifique – héritage de ses études – à une sensibilité douloureuse, explorant l’écart entre l’idéal amoureux et la réalité des rencontres fugaces. Le vers « Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble » révèle sa philosophie : l’amour humain n’est qu’un reflet déformé d’une union idéale pressentie. Prix Nobel de littérature en 1901, il reste le poète des paradoxes amoureux – éternels par leur répétition millénaire, éphémères par leur incapacité à combler l’âme. Son œuvre, marquée par le stoïcisme et une grâce élégiaque, continue d’éclairer ces « vaines tendresses » qui nous unissent à travers les siècles.

Panier
Retour en haut