Les caresses des yeux - Auguste Angellier

Les caresses des yeux sont les plus adorables ;

Elles apportent l’âme aux limites de l’être,

Et livrent des secrets autrement ineffables,

Dans lesquels seul le fond du coeur peut apparaître.

 

Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d’elles ;

Leur langage est plus fort que toutes les paroles ;

Rien n’exprime que lui les choses immortelles

Qui passent par instants dans nos êtres frivoles.

 

Lorsque l’âge a vieilli la bouche et le sourire

Dont le pli lentement s’est comblé de tristesses,

Elles gardent encor leur limpide tendresse ;

 

Faites pour consoler, enivrer et séduire,

Elles ont les douceurs, les ardeurs et les charmes !

Et quelle autre caresse a traversé des larmes ?

 

Publié en 1896 dans le recueil À l’amie perdue.

Portrait d'Auguste AngellierNé en 1848 à Dunkerque et disparu en 1911, Auguste Angellier incarne une figure singulière, mêlant rigueur académique et sensibilité poétique. Fils d’un maître-plafonnier et d’une secrétaire, il grandit à Boulogne-sur-Mer après la mort précoce de son père. Malgré un parcours scolaire tumultueux — son expulsion du lycée Louis-le-Grand pour une révolte estudiantine le poussa vers l’Angleterre —, il devint un éminent professeur d’anglais, marquant l’université de Lille comme premier doyen de sa faculté. Mais c’est dans l’ombre des salles de classe que germa son œuvre poétique, nourrie d’un drame intime. À l’amie perdue (1896), recueil de 178 sonnets, révèle un homme hanté par l’absence, transformant sa douleur en vers d’une rare intensité. Les caresses des yeux, pièce maîtresse de ce cycle, explore l’amour au-delà du tangible : les regards y deviennent des « secrets ineffables », transcendant la trivialité des baisers pour toucher à l’éternel. Angellier y cisèle une métaphore où les yeux, seuls capables de « traverser des larmes », symbolisent l’âme mise à nu. Ce dialogue entre rigueur formelle (le sonnet) et émotion brute assure à son œuvre une place parmi les poésies amoureuses les plus intemporelles, où chaque lecteur retrouve l’écho de ses propres silences.

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