Les Cerisiers - Alphonse Daudet

I

 

Vous souvient-il un peu de ce que vous disiez,

Mignonne, au temps des cerisiers ?

 

Ce qui tombait du bout de votre lèvre rose,

Ce que vous chantiez, ô mon doux bengali,

Vous l’avez oublié, c’était si peu de chose,

Et pourtant, c’était bien joli…

 

Mais moi je me souviens (et n’en soyez pas surprise),

Je me souviens pour vous de ce que vous disiez.

Vous disiez (à quoi bon rougir ?)…donc vous disiez…

Que vous aimiez fort la cerise,

La cerise et les cerisiers.

 

II

 

Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez,

Mignonne, au temps des cerisiers ?

 

Plus grands sont les amours, plus courte est la mémoire

Vous l’avez oublié, nous en sommes tous là ;

Le cœur le plus aimant n’est qu’une vaste armoire.

On fait deux tours, et puis voilà.

 

Mais moi je me souviens (et n’en soyez surprise),

Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez…

Vous faisiez (à quoi bon rougir ?)…donc vous faisiez…

Des boucles d’oreille en cerise,

En cerise de cerisiers.

 

III

 

Vous souvient-il d’un soir où vous vous reposiez,

Mignonne, sous les cerisiers ?

 

Seule dans ton repos ! Seule, ô femme, ô nature !

De l’ombre, du silence, et toi…quel souvenir !

Vous l’avez oublié, maudite créature,

Moi je ne puis y parvenir.

 

Voyez, je me souviens (et n’en soyez surprise),

Je me souviens du soir où vous vous reposiez…

Vous reposiez (pourquoi rougir ?)…vous reposiez…

Je vous pris pour une cerise ;

C’était la faute aux cerisiers.

 

Publié en 1858 dans le recueil Les Amoureuses

Portrait d'Alphonse DaudetAlphonse Daudet, né à Nîmes en 1840 et mort à Paris en 1897, incarne l’esprit romantique et bohème du XIXᵉ siècle. Dès ses débuts littéraires, ce fils d’un négociant en soie ruiné révèle une sensibilité poétique marquée par les tourments amoureux, comme en témoigne son premier recueil Les Amoureuses (1858). Parmi ces vers juvéniles, Les Cerisiers se distingue par sa grâce légère et son dialogue tendre entre un amant et sa « mignonne », où les cerisiers en fleur servent de décor à une romance éphémère. Le poème, structuré en trois chants, joue avec les refrains et les interrogations nostalgiques – « Vous souvient-il… ? » – pour capturer l’essence fugace des serments d’amour. Si Daudet deviendra célèbre pour ses Lettres de mon moulin ou Tartarin de Tarascon, cette œuvre de jeunesse révèle déjà son talent à transfigurer le quotidien en poésie. L’image des cerises, à la fois fruits sucrés et symboles de tentation, préfigure son art de mêler réalisme et lyrisme – une alchimie qui fera de lui l’un des conteurs les plus populaires de son temps. Publié à 18 ans, ce texte montre comment l’auteur, avant de peindre les paysages provençaux, savait déjà chanter l’amour avec la fraîcheur d’un printemps littéraire.

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