Les chardons - Renée Vivien

Tu ne seras jamais la fiévreuse captive

Qu’enchaîne, qu’emprisonne le lit,

Tu ne seras jamais la compagne lascive

Dont la chair se consume et dont le front pâlit.

Garde ton blanc parfum qui dédaigne le faste.

 

Tu ne connaîtras point les lâches abandons,

Les sanglots partagés qui font l’âme plus vaste,

Le doute et la faiblesse ardente des pardons

Et, puisque c’est ainsi que je t’aime, ô très chaste !

Nous cueillerons ce soir les mystiques chardons.

 

Publié en 1903 dans le recueil Évocations, Alphonse Lemerre, éditeur, (p. 61-62).

Portrait de Renée VivienRenée Vivien, de son vrai nom Pauline Mary Tarn (1877-1909), incarne l’audace poétique d’une époque où l’amour féminin s’écrivait entre les lignes. Née à Londres d’un père anglais et d’une mère américaine, cette héritière excentrique choisit Paris pour cadre de sa révolution intime, transformant son appartement de l’avenue du Bois de Boulogne en sanctuaire littéraire où se croisaient Colette et Natalie Clifford Barney. Son poème Les chardons (1903) cristallise cette quête d’un amour libéré des conventions : à travers l’image des chardons aux épines mystiques, Vivien célèbre une passion chastement sensuelle qui refuse « les lâches abandons » du désir charnel. Loin du lyrisme érotisé de ses contemporains, elle invente une langue où la tension entre pudeur et intensité émotionnelle crée une nouvelle cartographie du sentiment amoureux. Ce dialogue permanent entre ascèse et effusion, nourri par sa relation orageuse avec Natalie Barney et son deuil obsessionnel de Violet Shillito, fait de son œuvre un jalon essentiel dans l’histoire des poèmes d’amour intemporels. Morte à 32 ans dans une lente autodestruction, Vivien laisse une poésie qui, comme les chardons qu’elle chérissait, fleurit dans l’aridité des interdits sociaux.

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