Les Cloches - Guillaume Apollinaire
Mon beau tzigane mon amant
Écoute les cloches qui sonnent
Nous nous aimions éperdument
Croyant n’être vus de personne
Mais nous étions bien mal cachés
Toutes les cloches à la ronde
Nous ont vus du haut des clochers
Et le disent à tout le monde
Demain Cyprien et Henri
Marie Ursule et Catherine
La boulangère et son mari
Et puis Gertrude ma cousine
Souriront quand je passerai
Je ne saurai plus où me mettre
Tu seras loin Je pleurerai
J’en mourrai peut-être
Publié en 1913 dans le recueil Rhénanes, Alcools
Guillaume Apollinaire (1880-1918), pionnier de la modernité poétique du XXᵉ siècle, a marqué la littérature par sa capacité à fusionner lyrisme traditionnel et audaces avant-gardistes. Fils d’une aristocrate polonaise et d’un officier italien, ce poète nomade trouve dans l’amour contrarié une source majeure d’inspiration, comme en témoigne Les Cloches tiré des Rhénanes d’Alcools (1913). Ce poème épuré, construit comme une chanson populaire aux quatrains réguliers, dépeint avec une simplicité trompeuse une passion clandestine trahie par les clochers : l’amant tzigane et la narratrice, d’abord euphoriques (« Nous nous aimions éperdument »), voient leur idylle exposée au regard moqueur du village. Apollinaire y déploie son art du détail concret (Cyprien, Henri, la boulangère) pour universaliser le drame intime, transformant une anecdote en parabole sur la fatalité sociale. Par son rythme incantatoire évoquant les sonneries campanaires et sa chute tragique (« Je pleurerai / J’en mourrai peut-être »), cette œuvre cristallise son génie à métamorphoser les blessures sentimentales en poésie intemporelle, entre tradition orale et rupture formelle.