Les mains d'Elsa - Louis Aragon
Donne-moi tes mains pour l’inquiétude
Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé
Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé
Lorsque je les prends à mon propre piège
De paume et de peur de hâte et d’émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains à moi
Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Qui me bouleverse et qui m’envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli
Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots
Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D’une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d’inconnu
Donne-moi tes mains que mon coeur s’y forme
S’y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.
Publié en 1963 dans le recueil Le Fou d’Elsa.
Louis Aragon (1897-1982), figure majeure de la poésie française, a marqué le XXe siècle par ses vers amoureux d’une intensité rare, notamment dans Les mains d’Elsa (1963). Né dans le secret d’une filiation illégitime – son père, Louis Andrieux, préfet de police, ne le reconnaît pas –, il grandit entouré de femmes dans un Paris bohème, ferment précoce de sa sensibilité littéraire. Après une brève carrière médicale interrompue par la Première Guerre mondiale, il s’engage aux côtés d’André Breton dans l’aventure surréaliste, puis au Parti communiste. Mais c’est sa rencontre avec Elsa Triolet en 1928 qui oriente définitivement son œuvre : pendant quarante ans, elle sera sa muse et son « territoire poétique », comme en témoigne ce poème où les mains de l’aimée deviennent une clé métaphysique – « Donne-moi tes mains que je sois sauvé ». Écrit durant leur exil intérieur sous l’Occupation, Les mains d’Elsa transcende l’érotisme par une quête existentielle : chaque strophe explore le paradoxe d’un amour à la fois charnel et ineffable, où les doigts « sans mots » disent l’essence même de l’être. Ce dialogue entre l’intime et l’universel, porté par des métaphores fluides (« comme une eau de neige »), explique pourquoi ce texte continue de résonner – notamment grâce aux adaptations musicales de Ferrat ou Ogeret. Aragon y cristallise l’idée que l’amour, même éphémère, est la seule éternité qui vaille : « Que mon âme y dorme éternellement ».