Les poètes - Guillaume Apollinaire

Au siècle qui s’en vient hommes et femmes fortes

Nous lutterons sans maîtres au loin des cités mortes

Sur nous tous les jours le guillotiné d’en haut

Laissera le sang pleuvoir sur nos fronts plus beaux.

 

Les poètes vont chantant Noël sur les chemins

Célébrant la justice et l’attendant demain

Les fleurs d’antan se sont fanées et l’on n’y pense plus

Et la fleur d’aujourd’hui demain aura vécu.

 

Mais sur nos cœurs des fleurs séchées fleurs de jadis

Sont toujours là immarcescibles à nos cœurs tristes

Je marcherai paisible vers les pays fameux

Où des gens s’en allaient aux horizons fumeux

 

Et je verrai les plaines où les canons tonnèrent

Je bercerai mes rêves sur les vastes mers

Et la vie hermétique sera mon désespoir

Et tendre je dirai me penchant vers Elle un soir

 

Dans le jardin les fleurs attendent que tu les cueilles

Et est-ce pas ? ta bouche attend que je la veuille ?

Ah ! mes lèvres ! sur combien de bouches mes lèvres ont posé

Ne m’en souviendrai plus puisque j’aurai les siennes

 

Les siennes Vanité ! Les miennes et les siennes

Ah ! sur combien de bouches les lèvres ont posé

Jamais jamais heureux toujours toujours partir

Nos pauvres yeux bornés par les grandes montagnes

 

Par les chemins pierreux nos pauvres pieds blessés

Là-bas trop [près] du but notre bâton brisé

Et la gourde tarie et la nuit dans les bois

Les effrois et les lèvres l’insomnie et les voix

 

La voix d’Hérodiade en rut et amoureuse

Mordant les pâles lèvres du Baptiste décollé

Et la voix des hiboux nichés au fond des yeuses

Et l’écho qui rit la voix la voix des en allés

 

Et la voix de folie et de sang le rire triste

De Macbeth quand il voit au loin la forêt marcher

Et ne songe pas à s’apercevoir des reflets d’or

Soleil des grandes lances des dendrophores

 

Publié au XXème siècle

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire (1880-1918), né Wilhelm Kostrowitzky à Rome, incarne l’âme tourmentée et lyrique de la poésie amoureuse moderne. Ce poète aux origines polonaises, naturalisé français en 1916, mêle dans son œuvre l’intimité blessée et les bouleversements historiques de son époque. Ses Poèmes à Lou (1915), écrits pour Louise de Coligny-Châtillon depuis les tranchées de la Première Guerre mondiale, cristallisent une passion à la fois sensuelle et désespérée, où l’amour devient une arme contre l’horreur. Son poème Les poètes, publié au XXᵉ siècle, révèle cette tension entre érotisme et mélancolie : les vers « Ah ! mes lèvres ! sur combien de bouches mes lèvres ont posé / Ne m’en souviendrai plus puisque j’aurai les siennes » traduisent une quête d’absolu amoureux insaisissable, thème récurrent chez lui.

 

Apollinaire invente un langage où les métaphores guerrières (« les canons tonnèrent ») côtoient les paysages intimes (« le jardin les fleurs attendent que tu les cueilles »), créant une dialectique entre violence et tendresse. Proche des avant-gardes cubistes, il révolutionne aussi la forme poétique avec les calligrammes, mais c’est dans l’expression d’un amour à la fois charnel et métaphysique qu’il touche à l’universel. Mort à 38 ans de la grippe espagnole, il laisse une œuvre où chaque baiser semble lutter contre l’éphémère, comme l’écrit Lou : « Tu es pour moi la vie cependant qu’elle dure / Et tu es l’avenir et mon éternité ».

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