Lettre - Paul Verlaine

Éloigné de vos yeux, Madame, par des soins

Impérieux (j’en prends tous les dieux à témoins),

Je languis et je meurs, comme c’est ma coutume

En pareil cas, et vais, le cœur plein d’amertume,

À travers des soucis où votre ombre me suit,

Le jour dans mes pensers , dans mes rêves la nuit,

Et la nuit et le jour, adorable Madame !

Si bien qu’enfin, mon corps faisant place à mon âme,

Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi,

Et qu’alors, et parmi le lamentable émoi

Des enlacements vains et des désirs sans nombre,

Mon ombre se fondra pour jamais en votre ombre.

 

En attendant, je suis, très chère, ton valet.

 

Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît,

Ta perruche, ton chat, ton chien ? La compagnie

Est-elle toujours belle, et cette Silvanie

Dont j’eusse aimé l’œil noir si le tien n’était bleu,

Et qui parfois me fit des signes, palsambleu !

Te sert-elle toujours de douce confidente ?

Or, Madame, un projet impatient me hante

De conquérir le monde et tous ses trésors pour

Mettre à vos pieds ce gage – indigne – d’un amour

Égal à toutes les flammes les plus célèbres

Qui des grands cœurs aient fait resplendir les ténèbres.

Cléopâtre fut moins aimée, oui, sur ma foi !

Par Marc-Antoine et par César que vous par moi,

N’en doutez pas, Madame, et je saurai combattre

Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre,

Et comme Antoine fuir au seul prix d’un baiser.

 

Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer,

Et le temps que l’on perd à lire une missive

N’aura jamais valu la peine qu’on l’écrive.

 

Publié en 1869 dans le recueil Fêtes galantes

Portrait de Paul VerlaineNé en 1844, Paul Verlaine incarne la quintessence du poète maudit, dont l’œuvre traverse les siècles par son exploration audacieuse de l’amour sous toutes ses ombres et lumières. Membre phare du mouvement symboliste, il transforme les tourments de sa vie – marquée par une relation tumultueuse avec Arthur Rimbaud et des errances existentielles – en vers d’une musicalité envoûtante. Son poème Lettre (1869), extrait des Fêtes galantes, dévoile cette alchimie unique où le désir se mue en feu persistant. À travers une déclaration oscillant entre ironie tendre et lyrisme passionné, le locuteur y compare son amour à ceux de Cléopâtre et de César, érigeant sa dévotion en monument intemporel. Verlaine y maîtrise l’art du paradoxe : l’aveu théâtral (« Je languis et je meurs ») se fond dans une intimité presque prosaïque (« Ta perruche, ton chat, ton chien ? »), révélant comment les grands élans coexistent avec le quotidien. Ce dialogue entre sublime et trivial, caractéristique de son génie, montre l’amour comme une force à la fois destructrice et créatrice, capable de transcender les époques par son authenticité brute. Son influence persiste aujourd’hui dans la poésie contemporaine, où la fusion des sens et l’ambiguïté émotionnelle restent des pierres angulaires.

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