Madrigal - Pierre de Ronsard

Si c’est aimer, Madame, et de jour, et de nuit

Rêver, songer, penser le moyen de vous plaire,

Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire

Qu’adorer et servir la beauté qui me nuit :

 

Si c’est aimer de suivre un bonheur qui me fuit,

De me perdre moi même et d’être solitaire,

Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre et me taire,

Pleurer, crier merci, et m’en voir éconduit :

 

Si c’est aimer de vivre en vous plus qu’en moi même,

Cacher d’un front joyeux, une langueur extrême,

Sentir au fond de l’âme un combat inégal,

Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traite :

 

Honteux, parlant à vous de confesser mon mal !

Si cela est aimer : furieux je vous aime :

Je vous aime et sait bien que mon mal est fatal :

Le coeur le dit assez, mais la langue est muette.

 

Publié en 1578 dans le recueil Sonnets pour Hélène

Portrait de Pierre de RonsardPierre de Ronsard (1524-1585), figure majeure de la Renaissance française et chef de file de la Pléiade, a marqué l’histoire littéraire par ses poèmes d’amour aux résonances intemporelles. Issu d’une famille noble, ce poète humaniste abandonne une carrière diplomatique pour se consacrer à l’écriture après une surdité partielle, développant une sensibilité lyrique qui révolutionne la langue française. Son Madrigal publié en 1578 dans Sonnets pour Hélène révèle une passion tardive et platonique pour Hélène de Surgères, jeune femme de cour endeuillée que Catherine de Médicis lui demanda de consoler par des vers. À travers ce texte – « Si c’est aimer, Madame… » –, Ronsard explore l’ambiguïté de l’amour courtois avec une intensité dramatique : accumulation de paradoxes (« rêver/souffrir », « chaud/froid »), métaphores médicales (« fièvre amoureuse ») et confession d’une parole impossible (« la langue est muette »). Ce dialogue entre désir et raison, marqué par l’influence pétrarquiste, transcende son contexte historique pour peindre l’universalité des tourments amoureux, tout en témoignant du style raffiné qui fit de Ronsard le « prince des poètes ».

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