Marie - Guillaume Apollinaire
Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C’est la maclotte qui sautille
Toutes les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie
Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux
Les brebis s’en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d’argent
Des soldats passent et que n’ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s’en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l’automne
Que jonchent aussi nos aveux
Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s’écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine
Publié en 1913 dans le recueil Alcools
Guillaume Apollinaire (1880-1918), poète français d’origine italo-polonaise, a marqué la littérature du XXᵉ siècle par son audace créative et ses vers empreints de mélancolie. Figure majeure du cubisme et précurseur du surréalisme, il révolutionne la poésie avec des recueils comme Alcools (1913) et Calligrammes (1918), où il fusionne tradition lyrique et modernité. Son poème Marie, tiré d’Alcools, incarne cette alchimie entre amour et temporalité. À travers cinq quintiles aux rimes subtiles, Apollinaire y évoque l’absence d’une femme aimée — probablement Marie Laurencin, peintre et ancienne compagne —, mêlant douceur et inquiétude. Les images de la Seine, des cheveux « crépus comme mer qui moutonne » et des « mains feuilles de l’automne » tissent une méditation sur la fuite du temps, où la souffrance amoureuse devient « délicieuse » par le jeu des diérèses. Le poème, oscillant entre souvenirs dansants (« vous y dansiez petite fille ») et interrogations anxieuses (« quand donc finira la semaine »), reflète l’instabilité émotionnelle d’Apollinaire, hanté par les ruptures. Publié à l’aube de la Grande Guerre, Marie transcende l’anecdote personnelle pour explorer l’universel : l’amour comme flux inconstant, à l’image du fleuve qui « s’écoule et ne tarit pas ». Ce thème, récurrent dans son œuvre (cf. Le Pont Mirabeau), cimente son statut de poète intemporel, dont les vers continuent de murmurer l’éternel dialogue entre passion et impermanence.