Mélodie païenne - Charles Guérin

Venez ce soir, m’amie, à la vesprée ;

Pendant qu’au bourg on danse la bourrée,

Vous passerez par la porte du clos,

Et je vous attendrai sous les bouleaux,

Près de la source au soleil empourprée.

 

Dans la forêt de muguets diaprée,

Par nos pas surprise fuira l’Orée,

Et nos voix feront vibrer les échos.

Venez ce soir,

 

Et je vous dirai, ô mie adorée,

Mon amour à vos lèvres murmurée,

Eclose en baisers sur vos yeux mi-clos ;

 

Et dans votre gorge aux clairs et blancs flots

Si vous voulez que ma main égarée…

Venez ce soir.

 

Publié en 1894 dans le recueil Joies grises.

Portrait de Gérard de NervalGérard de Nerval (1808-1855), de son vrai nom Gérard Labrunie, incarne la quintessence du romantisme français grâce à ses poèmes d’amour où se mêlent passion et métaphysique. Dans Mélodie, pièce maîtresse de ses Poèmes divers publiés au XIXe siècle, il transcende les codes traditionnels de la poésie amoureuse en explorant l’amour comme antidote à la fuite du temps. Le poète y interpelle sa bien-aimée avec une gravité tendre : « Quand le plaisir brille en tes yeux / Pleins de douceur et d’espérance », il pressent déjà la menace du « Temps [qui] entraîne sur ses pas / Les illusions dissipées ». Loin de se limiter à célébrer la beauté éphémère, Nerval y forge un serment paradoxal – promettre une fidélité qui s’intensifierait même « si tes attraits étaient flétris ». Cette vision d’un amour vainqueur du destin (« plus ardent et plus tendre » face aux « espérances trompées ») révèle sa quête d’absolu à travers le sentiment amoureux. Porté par des images solaires et florales – la « fleur du soleil » symbole de constance –, ce texte dévoile comment Nerval transformait ses tourments intimes (dépression, instabilité financière) en une alchimie poétique où l’idéal féminin devient sacré. Par ce dialogue entre l’éternel et le périssable, Mélodie s’inscrit parmi les plus bouleversantes déclarations d’amour intemporelles de la littérature française.

Panier
Retour en haut