Mes petites amoureuses - Arthur Rimbaud

Un hydrolat lacrymal lave

Les cieux vert-chou :

Sous l’arbre tendronnier qui bave,

Vos caoutchoucs

 

Blancs de lunes particulières

Aux pialats ronds,

Entrechoquez vos genouillères

Mes laiderons !

 

Nous nous aimions à cette époque,

Bleu laideron !

On mangeait des oeufs à la coque

Et du mouron !

 

Un soir, tu me sacras poète

Blond laideron :

Descends ici, que je te fouette

En mon giron;

 

J’ai dégueulé ta bandoline,

Noir laideron ;

Tu couperais ma mandoline

Au fil du front.

 

Pouah ! mes salives desséchées,

Roux laideron

Infectent encor les tranchées

De ton sein rond !

 

Ô mes petites amoureuses,

Que je vous hais !

Plaquez de fouffes douloureuses

Vos tétons laids !

 

Piétinez mes vieilles terrines

De sentiments;

Hop donc ! Soyez-moi ballerines

Pour un moment !

 

Vos omoplates se déboîtent,

Ô mes amours !

Une étoile à vos reins qui boitent,

Tournez vos tours !

 

Et c’est pourtant pour ces éclanches

Que j’ai rimé !

Je voudrais vous casser les hanches

D’avoir aimé !

 

Fade amas d’étoiles ratées,

Comblez les coins !

– Vous crèverez en Dieu, bâtées

D’ignobles soins !

 

Sous les lunes particulières

Aux pialats ronds,

Entrechoquez vos genouillères,

Mes laiderons.

 

Publié en 1871 dans le recueil Poésies

Portrait d'Arthur RimbaudArthur Rimbaud, prodige poétique né en 1854 à Charleville, révolutionne la littérature française avant même sa majorité. « Mes petites amoureuses », composé à 16 ans et publié dans Poésies (1871), cristallise sa vision anticonformiste de l’amour à travers un langage cru et des images organiques dérangeantes. Ce poème aux accents blasphématoires – avec ses « laiderons » aux « genouillères » qui s’entrechoquent – détourne la tradition lyrique en mêlant tendresse et violence, comme lorsqu’il évoque « ces éclanches/Que j’ai rimé » avant de souhaiter « casser les hanches ».

Paradoxalement, cette oeuvre sulfureuse s’inscrit dans la continuité des chants amoureux depuis Pétrarque en explorant la dualité fascination-répulsion. Rimbaud y déconstruit le mythe de l’idéal féminin (« vos tétons laids ») tout en confessant une nostalgie douce-amère (« Nous nous aimions à cette époque »). Ce jeu entre embrassement et rejet préfigure les amours tumultueuses avec Verlaine, tout en ancrant sa poésie dans une modernité radicale où l’érotisme se teinte de sacrilège.

Panier
Retour en haut