Mon Lou je veux te reparler - Guillaume Apollinaire

Mon Lou je veux te reparler maintenant de l’Amour

Il monte dans mon cœur comme le soleil sur le jour

Et soleil il agite ses rayons comme des fouets

Pour activer nos âmes et les lier

Mon amour c’est seulement ton bonheur

Et ton bonheur c’est seulement ma volonté

Ton amour doit être passionné de douleur

Ma volonté se confond avec ton désir et ta beauté

Ah ! Ah ! te revoilà devant moi toute nue

Captive adorée toi la dernière venue

Tes seins ont le goût pâle des kakis et des figues de Barbarie

Hanches fruits confits je les aime ma chérie

L’écume de la mer dont naquit la déesse

Évoque celle-là qui naît de ma caresse

Si tu marches Splendeur tes yeux ont le luisant

D’un sabre au doux regard prêt à se teindre de sang

Si tu te couches Douceur tu deviens mon orgie

Et le mets savoureux de notre liturgie

Si tu te courbes Ardeur comme une flamme au vent

Des atteintes du feu jamais rien n’est décevant

Je flambe dans ta flamme et suis de ton amour

Le phénix qui se meurt et renaît chaque jour

Chaque jour

Mon amour

Va vers toi ma chérie

Comme un tramway

Il grince et crie

Sur les rails où je vais

La nuit m’envoie ses violettes

Reçois-les car je te les jette

Le soleil est mort doucement

Comme est mort l’ancien roman

De nos fausses amours passées

Les violettes sont tressées

Si d’or te couronnait le jour

La nuit t’enguirlande à son tour

 

Nîmes, le 12 janvier 1915

 

Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire, né à Rome en 1880 et mort à Paris en 1918, incarne l’âme tourmentée d’un poète amoureux traversant les convulsions du XXᵉ siècle. Ses Poèmes à Lou, écrits entre 1914 et 1915 pour Louise de Coligny-Châtillon, révèlent une passion déchirante où l’érotisme se mêle à l’angoisse de la Grande Guerre. Le vers « Mon Lou je veux te reparler maintenant de l’Amour » ouvre une déclaration où le désir s’exprime par des métaphores violentes – le soleil fouettant les âmes, le sabre prêt à saigner – traduisant l’urgence d’aimer sous la menace de la mort. Apollinaire, engagé volontaire en 1914, transforme sa correspondance avec Lou en laboratoire poétique : il y fusionne l’intime et l’universel, comparant son amour à un « tramway » grinçant sur des rails nocturnes, symbole d’une modernité mécanique irriguant le lyrisme. Ces poèmes, publiés en 1955, cristallisent son art de métamorphoser la souffrance en beauté grâce à des images-choc (les « violettes tressées » de la nuit, les hanches « fruits confits ») où le corps aimé devient paysage sacré. Une œuvre où la guerre et l’érotisme s’entrelacent pour créer un chant d’amour aussi brûlant qu’intemporel.

Panier
Retour en haut