Mon Lou la nuit descend - Guillaume Apollinaire

Mon Lou la nuit descend tu es à moi je t’aime

Les cyprès ont noirci le ciel a fait de même

Les trompettes chantaient ta beauté mon bonheur

De t’aimer pour toujours ton cœur près de mon cœur

Je suis revenu doucement à la caserne

Les écuries sentaient bon la luzerne

Les croupes des chevaux évoquaient ta force et ta grâce

D’alezane dorée ô ma belle jument de race

La tour Magne tournait sur sa colline laurée

Et dansait lentement lentement s’obombrait

Tandis que des amants descendaient de la colline

La tour dansait lentement comme une sarrasine

Le vent souffle pourtant il ne fait pas du tout froid

Je te verrai dans deux jours et suis heureux comme un roi

Et j’aime de t’y aimer cette Nîmes la Romaine

Où les soldats français remplacent l’armée prétorienne

Beaucoup de vieux soldats qu’on n’a pu habiller

Ils vont comme des bœufs tanguent comme des mariniers

Je pense à tes cheveux qui sont mon or et ma gloire

Ils sont toute ma lumière dans la nuit noire

Et tes yeux sont les fenêtres d’où je veux regarder

La vie et ses bonheurs la mort qui vient aider

Les soldats las les femmes tristes et les enfants malades

Des soldats mangent près d’ici de l’ail dans la salade

L’un a une chemise quadrillée de bleu comme une carte

Je t’adore mon Lou et sans te voir je te regarde

Ça sent l’ail et le vin et aussi l’iodoforme

Je t’adore mon Lou embrasse-moi avant que je ne dorme

Le ciel est plein d’étoiles qui sont les soldats

Morts ils bivouaquent là-haut comme ils bivouaquaient là-bas

Et j’irai conducteur un jour lointain t’y conduire

Lou que de jours de bonheur avant que ce jour ne vienne luire

Aime-moi mon Lou je t’adore Bonsoir

Je t’adore je t’aime adieu mon Lou ma gloire

 

Nîmes, le 29 décembre 1914

 

Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire, né Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Wąż-Kostrowicki en 1880 à Rome, incarne la figure du poète amoureux éternel, mêlant passion intime et tourments historiques. Son recueil Poèmes à Lou, écrit entre 1914 et 1915 pour Louise de Coligny-Châtillon, dévoile une alchimie unique entre l’urgence de la Première Guerre mondiale et la fulgurance d’un amour épistolaire. Le poème Mon Lou la nuit descend, composé le 29 décembre 1914 à Nîmes où Apollinaire est cantonné comme artilleur, transforme le quotidien militaire en une déclaration cosmique. Les écuries sentant « bon la luzerne », les soldats comparés à des « bœufs » ou des « mariniers », s’entrelacent avec l’évocation sensuelle de Lou, dont les cheveux deviennent « or et gloire » dans la nuit de guerre. Le poète réinvente ici le lyrisme traditionnel par des images audacieuses – la Tour Magne dansant « comme une sarrasine » – et une tension constante entre l’érotisme (« croupes des chevaux évoquaient ta force ») et la mort omniprésente (« les étoiles sont les soldats morts »). Publié en 1955, ce texte cristallise l’art d’Apollinaire : transformer l’instant éphémère en chant universel, où l’amour survit aux « jours lointains » de la séparation et de l’Histoire.

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