Mon très cher petit Lou - Guillaume Apollinaire

Mon très cher petit Lou je t’aime

Ma chère petite étoile palpitante je t’aime

Corps délicieusement élastique je t’aime

Vulve qui serre comme un casse-noisette je t’aime

Sein gauche si rose et si insolent je t’aime

Sein droit si tendrement rosé je t’aime

Mamelon droit couleur de champagne non champagnisé je t’aime

Mamelon gauche semblable à une bosse du front d’un petit veau qui vient de naître je t’aime

Nymphes hypertrophiées par tes attouchements fréquents je vous aime

Fesses exquisement agiles qui se rejettent bien en arrière je vous aime

Nombril semblable à une lune creuse et sombre je t’aime

Toison claire comme une forêt en hiver je t’aime

Aisselles duvetées comme un cygne naissant je vous aime

Chute des épaules adorablement pure je t’aime

Cuisse au galbe aussi esthétique qu’une colonne de temple antique je t’aime

Oreilles ourlées comme de petits bijoux mexicains je vous aime

Chevelure trempée dans le sang des amours je t’aime

Pieds savants pieds qui se raidissent je vous aime

Reins chevaucheurs reins puissants je vous aime

Taille qui n’a jamais connu le corset taille souple je t’aime

Dos merveilleusement fait et qui s’est courbé pour moi je t’aime

Bouche ô mes délices ô mon nectar je t’aime

Regard unique regard-étoile je t’aime

Mains dont j’adore les mouvements je vous aime

Nez singulièrement aristocratique je t’aime

Démarche onduleuse et dansante je t’aime

Ô petit Lou je t’aime je t’aime je t’aime

 

Courmelois, le 8 avril 1915

 

Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire (1880-1918), poète emblématique de l’avant-garde française, a marqué la littérature par ses vers libres et son audace érotique, notamment dans Mon très cher petit Lou, écrit en 1915 pour Louise de Coligny-Châtillon. Rencontrée à Nice avant son engagement militaire durant la Première Guerre mondiale, Lou inspire une correspondance passionnée où se mêlent désir charnel et lyrisme exacerbé. Ce poème, publié à titre posthume en 1955 dans Poèmes à Lou, dévoile une célébration du corps féminin sans fard, comparant les courbes de sa bien-aimée à des « colonnes de temple antique » ou sa chevelure à une « forêt en hiver ». Loin des conventions romantiques, Apollinaire y explore l’amour physique avec une précision anatomique – évoquant jusqu’à la « vulve qui serre comme un casse-noisette » – tout en tissant une mythologie intime où chaque détail devient symbole universel. Ces lettres-poèmes, écrites depuis les tranchées, transcendent leur contexte guerrier par une intensité qui rappelle les sonnets de la Renaissance, tout en annonçant la liberté verbale du surréalisme. Par ce mélange de sensualité crue et de tendresse, Apollinaire inscrit Lou au panthéon des muses éternelles.

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