Nos deux corps sont en toi - Marguerite de Valois

Nos deux corps sont en toi,

Je le sais plus que d’ombre.

Nos amis sont à toi,

Je ne sais que de nombre.

Et puisque tu es tout

Et que je ne suis rien,

Je n’ai rien ne t’ayant

Ou j’ai tout, au contraire,

Avoir et tout et tien,

Comment se peut-il faire ?…

C’est que j’ai tous les maux

Et je n’ai point de biens.

 

Je vis par et pour toi

Ainsi que pour moi-même.

Tu vis par et pour moi

Ainsi que pour toi-même.

 

Le soleil de mes yeux,

Si je n’ai ta lumière,

Une aveugle nuée

Ennuie ma paupière.

Comme une pluie de pleurs

Découle de mes yeux,

Les éclairs de l’amour,

Les éclats de la foudre

Entrefendent mes nuits

Et m’écrasent en poudre.

Quand j’entonne les cris,

Lors, j’étonne les cieux.

 

Je vis par et pour toi

Ainsi que pour moi-même.

Tu vis par et pour moi

Ainsi que pour toi-même.

 

Nous n’aurons qu’une vie

Et n’aurons qu’un trépas.

Je ne veux pas ta mort,

Je désire la mienne.

Mais ma mort est ta mort

Et ma vie est la tienne.

Ainsi, je veux mourir

Et je ne le veux pas.

 

Publié anonymement en 1603

Portrait de Marguerite de ValoisNée en 1553 et morte en 1615, Marguerite de Valois, surnommée « la Reine Margot », incarne la quintessence de la passion littéraire mêlée aux tumultes politiques de la Renaissance française. Fille d’Henri II et de Catherine de Médicis, son œuvre poétique – longtemps occultée par sa légende sulfureuse – révèle une exploration vertigineuse de l’amour comme principe cosmique. Son poème Nos deux corps sont en toi (publié anonymement en 1603 avant d’être attribué) déploie une dialectique métaphysique où le désir charnel se transmue en questionnement existentiel : « Je vis par et pour toi / Ainsi que pour moi-même » traduit moins un élan romantique qu’une fusion ontologique. Les images de foudre écrasant la nuit (« Les éclairs de l’amour / Les éclats de la foudre ») renvoient à sa propre vie – un mariage forcé avec Henri IV, des liaisons clandestines, et l’exil – transformant la blessure intime en allégorie universelle. L’oxymore final « Ainsi, je veux mourir / Et je ne le veux pas » cristallise cette tension baroque entre éros et thanatos qui influencera d’Aubigné et les précieux du XVIIe siècle.

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