Nos étoiles - Guillaume Apollinaire

La trompette sonne et résonne,

Sonne l’extinction des feux.

Mon pauvre cœur, je te le donne

Pour un regard de tes beaux yeux.

 

Et c’est l’heure, tout s’endort,

J’écoute ronfler la caserne,

Le vent qui souffle vient du Nord,

La lune me sert de lanterne

Un chien perdu crie à la mort.

 

La nuit s’écoule, lente, lente,

Les heures sonnent lentement

Toi, que fais-tu, belle indolente

Tandis que veille ton amant

Qui soupire après son amante,

 

Et je cherche au ciel constellé

Où sont nos étoiles jumelles

Mon destin au tien est mêlé

Mais nos étoiles où sont-elles ?

Ô ciel, mon joli champ de blé….

 

Hugo l’a dit célèbre image

Booz et Ruth s’en vont là-haut

Pas au plafond sur le passage

Comme au roman de Balao

Duquel je n’ai lu qu’une page

 

Un coq lance « cocorico »

Ensemble nos chevaux hennissent

A Nice me répond l’Echo

Tous les amours se réunissent

Autour de mon petit Lou de Co

 

L’inimaginable tendresse

De ton regard parait aux cieux

Mon lit ressemble à ta caresse

Par la chaleur puisque tes yeux

Au nom de Nice m’apparaissent

 

La nuit s’écoule doucement

Je vais enfin dormir tranquille

Tes yeux qui veillent ton amant

Sont-ce pas ma belle indocile

Nos étoiles au firmament

 

Nîmes, le 3 février 1915

 

Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou

Guillaume Apollinaire, de son vrai nom Wilhelm Albert Włodzimierz Apollinaris de Wąż-Kostrowicki, incarne une figure majeure de la poésie moderne française. Né en 1880 à Rome d’une mère polonaise et d’un père italien, ce poète aux origines cosmopolites révolutionna la littérature en mêlant avant-garde et lyrisme traditionnel. Sa relation tumultueuse avec Louise de Coligny-Châtillon, surnommée Lou, inspira les Poèmes à Lou où « Nos étoiles » (écrit à Nîmes en 1915) déploie une constellation sentimentale nourrie par leur correspondance amoureuse pendant la Grande Guerre.

Ce poème particulièremet révélateur utilise les astres comme métaphore d’un amour transcendant les réalités brutales des tranchées – « Mon destin au tien est mêlé / Mais nos étoiles où sont-elles ? » – où la quête des étoiles jumelles symbolise à la fois l’idéalisation de l’amante et l’angoisse de la séparation. Apollinaire y entrelace références littéraires (l’évocation de Hugo et de Booz) avec des images du quotidien militaire (la caserne, l’extinction des feux), créant une tension poétique entre éternité et éphémère. Publié à titre posthume en 1955, ce texte cristallise son art de transformer l’intime en universel, faisant dialoguer la tradition courtoise avec les innovations formelles du XXe siècle qui influenceront Breton et les surréalistes.

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