Nouvel amour - Alphonse Beauregard

Comment savoir d’avance

Si ce nouvel amour sera la vague immense

Qui transportera l’âme ivre d’émotion,

Jusqu’où s’annonce, enfin, la révélation,

Ou s’il ira se perdre en fol espoir vivide,

En trépignements dans le vide ?

 

À sa famille de pensées

Une femme nous présenta ;

Ravi, nous avons dit, en phrases nuancées,

Vers quel bonheur tendaient nos pas.

 

Un soir de clair de lune,

Un moment de tendresse et de rêve charnel,

Où le monde paraît simple et presque irréel,

Cette femme devient la grisante fortune

Que notre désir appelait.

Le songe autour de nous danse un pas de ballet.

 

Tout à coup transparaît en l’aimée une tache

Qui nous hallucine, grandit,

Éclipse ses vertus et cache

Son charme de jadis.

 

Et parce que la dissemblance

Inéluctable entre les cœurs,

Avança par hasard son jour de délivrance,

Le bel amour nouveau se meurt.

 

Publié en 1921 dans le recueil Les alternances.

Portrait d'Alphonse BeauregardAlphonse Beauregard (1881-1924), poète québécois au destin tragique, incarne une sensibilité littéraire marquée par les tensions entre idéalisme et désillusion. Né à Compton, il dut abandonner ses études à onze ans après la mort de son père, forgeant précocement cette perception douce-amère de l’existence qui imprègne son œuvre. Employé de commerce le jour et poète la nuit, il publia sous le pseudonyme A. Chasseur avant de rejoindre l’École littéraire de Montréal dont il devint président en 1922, deux ans avant sa mort accidentelle par asphyxie. Son recueil Les alternances (1921) révèle un art poétique où l’amour se mue en questionnement métaphysique, particulièrement dans Nouvel amour. Ce poème explore l’ambiguïté des passions naissantes à travers un dialogue entre l’élan romantique (« la vague immense / Qui transportera l’âme ivre d’émotion ») et le scepticisme désenchanté (« trépignements dans le vide »). Beauregard y dépeint l’amour comme une illusion chorégraphiée (« le songe autour de nous danse un pas de ballet »), où la révélation des imperfections humaines (« une tache qui nous hallucine ») sonne le glas des idéaux. Cette oscillation entre extase charnelle (« rêve charnel ») et lucidité désespérée fait de son œuvre un jalon essentiel de la poésie amoureuse intemporelle, mêlant lyrisme flamboyant et conscience aiguë de la fragilité humaine.

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