Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse - Victor Hugo
Oh primavera ! gioventù dell’ anno !
Oh gioventù, primavera della vita !
Ô mes lettres d’amour, de vertu, de jeunesse,
C’est donc vous ! Je m’enivre encore à votre ivresse ;
Je vous lis à genoux.
Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge !
Laissez-moi me cacher, moi, l’heureux et le sage,
Pour pleurer avec vous !
J’avais donc dix-huit ans ! j’étais donc plein de songes !
L’espérance en chantant me berçait de mensonges.
Un astre m’avait lui !
J’étais un dieu pour toi qu’en mon coeur seul je nomme !
J’étais donc cet enfant, hélas! devant qui l’homme
Rougit presque aujourd’hui !
Ô temps de rêverie, et de force, et de grâce !
Attendre tous les soirs une robe qui passe !
Baiser un gant jeté !
Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire !
Etre pur, être fier, être sublime et croire
A toute pureté !
A présent j’ai senti, j’ai vu, je sais. – Qu’importe ?
Si moins d’illusions viennent ouvrir ma porte
Qui gémit en tournant !
Oh ! que cet âge ardent, qui me semblait si sombre,
A côté du bonheur qui m’abrite à son ombre,
Rayonne maintenant !
Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années !
Pour m’avoir fui si vite et vous être éloignées
Me croyant satisfait ?
Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,
Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,
Que vous ai-je donc fait ?
Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache,
Avec sa robe blanche où notre amour s’attache,
Revient dans nos chemins,
On s’y suspend, et puis que de larmes amères
Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères
Qui vous restent aux mains !
Oublions ! oublions ! Quand la jeunesse est morte,
Laissons-nous emporter par le vent qui l’emporte
A l’horizon obscur,
Rien ne reste de nous ; notre oeuvre est un problème.
L’homme, fantôme errant, passe sans laisser même
Son ombre sur le mur !
Publié en 1831 dans le recueil Les feuilles d’automne.
Victor Hugo, né à Besançon en 1802, incarne le romantisme français par ses vers enflammés et son exploration des passions humaines. Son poème Ô mes lettres d’amour…, extrait des Feuilles d’automne (1831), révèle une nostalgie vibrante où l’amour juvénile se mêle à la sagesse de l’âge mûr. À travers ces strophes, Hugo dialogue avec sa jeunesse (« J’avais donc dix-huit ans ! »), évoquant les serments éphémères (« Baiser un gant jeté ») et l’idéalisme perdu (« croire / À toute pureté »). Ce recueil, marqué par une mélancolie introspective, transcende l’anecdote personnelle pour peindre l’universalité du regret amoureux, comparant les illusions passées à des « jeunes chimères » dont ne subsistent que « lambeaux flétris ». L’écriture hugolienne transforme l’expérience intime en chant collectif, mêlant adresses passionnées (« Ô mes lettres d’amour ») et méditations sur la fugacité existentielle (« L’homme, fantôme errant… »). Si ses tumultes amoureux – de son mariage avec Adèle Foucher à sa liaison avec Juliette Drouet – nourrissent son lyrisme, Hugo élève ici le sentiment individuel au rang de mythe littéraire, où chaque époque reconnaît le vertige de l’amour éternel face au temps destructeur.