Ondine - Renée Vivien
Ton rire est clair, ta caresse est profonde,
Tes froids baisers aiment le mal qu’ils font ;
Tes yeux sont bleus comme un lotus sur l’onde,
Et les lys d’eau sont moins purs que ton front.
Ta forme fuit, ta démarche est fluide,
Et tes cheveux sont de légers réseaux ;
Ta voix ruisselle ainsi qu’un flot perfide ;
Tes souples bras sont pareils aux roseaux,
Aux longs roseaux des fleuves, dont l’étreinte
Enlace, étouffe, étrangle savamment,
Au fond des flots, une agonie éteinte
Dans un nocturne évanouissement.
Publié en 1901 dans le recueil Etudes et préludes
Renée Vivien (1877-1909), pseudonyme de Pauline Mary Tarn, incarne la quintessence de la poésie amoureuse décadente grâce à des œuvres comme Ondine, publié dans Études et Préludes (1901). Née à Londres dans une famille aisée, cette poétesse anglophone choisit d’écrire en français après s’installer à Paris en 1899, où elle développe une esthétique tourmentée marquée par ses amours saphiques. Son poème Ondine métamorphose l’aimée en créature aquatique dangereuse, mêlant érotisme et morbidité à travers des métaphores fluides (« Tes souples bras sont pareils aux roseaux ») et une musicalité hypnotique. Les baisers « froids » et l’étreinte mortelle des roseaux symbolisent l’amour comme force à la fois envoûtante et destructrice, thème intemporel qu’elle partage avec Sappho, dont elle revendique l’héritage. Malgré sa mort précoce à 32 ans, Vivien laisse une œuvre où la passion lesbienne, transfigurée par le symbolisme, défie les tabous de son époque tout en s’inscrivant dans une lignée poétique millénaire.