Parce que tu m’as parlé de vice - Guillaume Apollinaire
Tu m’as parlé de vice en ta lettre d’hier
Le vice n’entre pas dans les amours sublimes
Il n’est pas plus qu’un grain de sable dans la mer
Un seul grain descendant dans les glauques abîmes
Nous pouvons faire agir l’imagination
Faire danser nos sens sur les débris du monde
Nous énerver jusqu’à l’exaspération
Ou vautrer nos deux corps dans une fange immonde
Et liés l’un à l’autre en une étreinte unique
Nous pouvons défier la mort et son destin
Quand nos dents claqueront en claquement panique
Nous pouvons appeler soir ce qu’on dit matin
Tu peux déifier ma volonté sauvage
Je peux me prosterner comme vers un autel
Devant ta croupe qu’ensanglantera ma rage
Nos amours resteront pures comme un beau ciel
Qu’importe qu’essoufflés muets bouches ouvertes
Ainsi que deux canons tombés de leur affût
Brisés de trop s’aimer nos corps restent inertes
Notre amour restera bien toujours ce qu’il fut
Ennoblissons mon cœur l’imagination
La pauvre humanité bien souvent n’en a guères
Le vice en tout cela n’est qu’une illusion
Qui ne trompe jamais que les âmes vulgaires
Nîmes, le 3 février 1915
Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou
Guillaume Apollinaire (1880-1918), figure majeure de l’avant-garde poétique française, a marqué la littérature par son exploration audacieuse de l’amour, mêlant passion charnelle et idéalisation spirituelle. Né à Rome d’une mère française et d’un aristocrate polonais, ce poète-soldat compose durant la Première Guerre mondiale ses Poèmes à Lou, adressés à Louise de Coligny-Châtillon, une muse aussi insaisissable qu’inspiratrice. Le poème Parce que tu m’as parlé de vice (1915) incarne sa vision subversive de l’érotisme : il y défie les conventions morales en opposant les « amours sublimes » aux « âmes vulgaires » trompées par l’illusion du vice. À travers des images violentes (« croupe ensanglantée », « fange immonde ») et une métaphysique de l’étreinte, Apollinaire transfigure la passion physique en acte de résistance contre la mort et l’absurdité de la guerre. Ce texte, publié à titre posthume en 1955, révèle comment le poète cubiste faisait danser les sens sur « les débris du monde » pour exalter un amour purifié par l’excès même. Une dialectique typique de celui qui inventa le surréalisme, conjuguant lyrisme traditionnel et modernité radicale.