Pluriel féminin - Charles Cros
Sonnet.
Je suis encombré des amours perdues,
Je suis effaré des amours offertes.
Vous voici pointer, jeunes feuilles vertes.
Il faut vous payer, noces qui sont dues.
La neige descend, plumes assidues.
Hiver en retard, tu me déconcertes.
Froideur des amis, tu m’étonnes, certes.
Et mes routes sont désertes, ardues.
Amours neuves, et vous amours passées,
Vous vous emmêlez trop dans mes pensées
En des discordances éoliennes.
Printemps, viens donc vite et de tes poussées
D’un balai d’églantines insensées
Chasse de mon cœur les amours anciennes !
Publié à titre posthume en 1908 dans le recueil Le collier de griffes.
Charles Cros, né en 1842 à Fabrezan et mort en 1888 à Paris, incarne cette figure fascinante de poète polyvalent dont l’œuvre, bien que confidentielle de son vivant, a traversé les siècles par sa profondeur intime. Ami proche de Baudelaire et Verlaine, il partage avec eux une quête poétique où l’amour se mêle aux tourments existentiels. Son sonnet Pluriel féminin (publié à titre posthume dans Le collier de griffes en 1908) révèle un cœur en proie aux passions contradictoires : entre les amours passées qui hantent ses pensées et les nouvelles attentes qui surgissent comme des « jeunes feuilles vertes ». La nature, souvent utilisée comme miroir des émotions, y évolue d’un hiver déroutant à un printemps libérateur, métaphore des cycles amoureux.
Son langage, à la fois classique (quatrains, alexandrins) et novateur (images surréalistes comme les « balais d’églantines insensées »), reflète sa double identité d’homme de science (inventeur du paléophone et précurseur de la photographie en couleurs) et de rêveur. Ces tensions entre raison et passion, entre mémoire et désir, font de ses poèmes des résonances universelles. Découvert tardivement par le public, son œuvre persiste comme un carnet de notes sentimentales où chaque vers, marqué par l’urgence et la mélancolie, capture l’essence des amours qui nous habitent et nous fuient.