Premier amour - Charles-Augustin Sainte-Beuve

Printemps, que me veux-tu ? pourquoi ce doux sourire,

Ces fleurs dans tes cheveux et ces boutons naissants ?

Pourquoi dans les bosquets cette voix qui soupire,

Et du soleil d’avril ces rayons caressants ?

 

Printemps si beau, ta vue attriste ma jeunesse ;

De biens évanouis tu parles à mon coeur ;

Et d’un bonheur prochain ta riante promesse

M’apporte un long regret de mon premier bonheur.

 

Un seul être pour moi remplissait la nature ;

En ses yeux je puisais la vie et l’avenir ;

Au souffle harmonieux de sa voix calme et pure,

Vers un plus frais matin je croyais rajeunir.

 

Ô combien je l’aimais ! et c’était en silence !

De son front virginal arrosé de pudeur,

De sa bouche où nageait tant d’heureuse indolence,

Mon souffle aurait terni l’éclatante candeur.

 

Par instants j’espérais. Bonne autant qu’ingénue,

Elle me consolait du sort trop inhumain ;

Je l’avais vue un jour rougir à ma venue,

Et sa main par hasard avait touché ma main.

 

Publié en 1829 dans le recueil Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme.

Portrait de Charles Augustin Sainte BeuveCharles-Augustin Sainte-Beuve, né en 1804 à Boulogne-sur-Mer, est une figure majeure de la littérature française, à la fois poète et critique influent. Après avoir abandonné des études de médecine pour se consacrer aux lettres, il publie en 1829 sous le pseudonyme Joseph Delorme le recueil Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, dont fait partie le poème Premier amour. Ce texte émouvant exprime une mélancolie amoureuse intemporelle, mêlant images printanières et réflexions sur le passage du temps, avec des vers comme « Printemps si beau, ta vue attriste ma jeunesse » qui résonnent encore aujourd’hui. Bien que son œuvre critique (comme Port-Royal ou les Causeries du Lundi) l’ait rendu célèbre, ce poème montre son côté romantique, où l’émotion personnelle se fusionne avec une observation naturelle subtile. Sainte-Beuve, mort en 1869 à Paris, incarne ainsi l’idée d’un amour littéraire qui transcende les époques, mêlant tendresse et regrets éternels.

Panier
Retour en haut