Premier mai - Victor Hugo
Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
Je ne suis pas en train de parler d’autres choses.
Premier mai ! l’amour gai, triste, brûlant, jaloux,
Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups ;
L’arbre où j’ai, l’autre automne, écrit une devise,
La redit pour son compte et croit qu’il l’improvise ;
Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur ;
L’atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine
Des déclarations qu’au Printemps fait la plaine,
Et que l’herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
A chaque pas du jour dans le bleu firmament,
La campagne éperdue, et toujours plus éprise,
Prodigue les senteurs, et dans la tiède brise
Envoie au renouveau ses baisers odorants ;
Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
Dont l’haleine s’envole en murmurant : Je t’aime !
Sur le ravin, l’étang, le pré, le sillon même,
Font des taches partout de toutes les couleurs ;
Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs ;
Comme si ses soupirs et ses tendres missives
Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
Et tous les billets doux de son amour bavard,
Avaient laissé leur trace aux pages du buvard !
Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,
Chantent des triolets et des rondeaux aux fées ;
Tout semble confier à l’ombre un doux secret ;
Tout aime, et tout l’avoue à voix basse ; on dirait
Qu’au nord, au sud brûlant, au couchant, à l’aurore,
La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants,
Répètent un quatrain fait par les quatre vents.
Publié en 1856 dans le recueil Les contemplations.
Victor Hugo, figure majeure du romantisme français, incarne à travers son œuvre poétique une sensibilité intemporelle à l’amour. Bien que connu pour ses romans monumentaux comme Les Misérables, son recueil Les Contemplations (1856) révèle un Hugo poète intime, tissant des liens entre la nature et les passions humaines. Son poème Premier mai y illustre cette alchimie, où chaque élément du paysage – roses, brise printanière, oiseaux – devient l’écho d’un sentiment universel. Hugo y célèbre l’amour sous toutes ses formes (« l’amour gai, triste, brûlant, jaloux »), le façonnant à travers des métaphores végétales (« les roses », « les bouquets, azurs, carmins ») qui ancrent l’émotion dans le cycle des saisons. Publié alors qu’il était en exil à Guernesey, ce texte empreint de mélancolie et d’espérance reflète une quête de permanence face à l’éphémère – thème central de l’œuvre hugolienne. Son écriture, aux rythmes chantants et aux images sensorielles (« l’atmosphère, embaumée et tendre »), transforme l’intimité amoureuse en une célébration cosmique, où « tout aime et tout l’avoue à voix basse ». Ce poème, à la fois hommage à la beauté terrestre et méditation sur l’amour comme force vitale, incarne l’héritage hugolien : une poésie qui, par sa sensualité et sa spiritualité, transcende les siècles.