Prière - René-François Sully Prudhomme
Ah ! Si vous saviez comme on pleure
De vivre seul et sans foyers,
Quelquefois devant ma demeure
Vous passeriez.
Si vous saviez ce que fait naître
Dans l’âme triste un pur regard,
Vous regarderiez ma fenêtre
Comme au hasard.
Si vous saviez quel baume apporte
Au cœur la présence d’un cœur,
Vous vous assoiriez sous ma porte
Comme une sœur.
Si vous saviez que je vous aime,
Surtout si vous saviez comment,
Vous entreriez peut-être même
Tout simplement.
Publié en 1875 dans le recueil Les vaines tendresses.
René-François Sully Prudhomme (1839-1907), premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901, incarne une poésie à la croisée du romantisme et du symbolisme où l’amour se mue en quête métaphysique. Son poème Prière, tiré des Vaines tendresses (1875), dévoile cette alchimie subtile entre vulnérabilité humaine et élévation spirituelle caractéristique de son œuvre. À travers quatre strophes construites sur l’anaphore « Si vous saviez », le locuteur expose une détresse existentielle (« vivre seul et sans foyers ») que seule pourrait apaiser la présence incarnée d’un être aimé – présence comparée tour à tour au hasard, à une sœur et à une simplicité salvatrice.
Cette oscillation entre désir charnel et pureté idéalisée reflète l’idéalisme mélancolique de Prudhomme, héritier de Lamartine mais annonciateur de Verlaine. Le vers « Quelquefois devant ma demeure / Vous passeriez » cristallise cette tension entre attraction physique et retenue pudique, entre appel du corps et transcendance. Paradoxalement, c’est par cette économie de moyens lyriques – une syntaxe dépouillée, des images domestiques – que le poète universalise son chant amoureux, transformant l’aveu intime en méditation sur la condition humaine.