Que serais-je sans toi ? - Louis Aragon
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
J’ai tout appris de toi pour ce qui me concerne
Qu’il fait jour à midi, qu’un ciel peut être bleu
Que le bonheur n’est pas un quinquet de taverne
Tu m’as pris par la main dans cet enfer moderne
Où l’homme ne sait plus ce que c’est qu’être deux
Tu m’as pris par la main comme un amant heureux.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes
N’est-ce pas un sanglot que la déconvenue
Une corde brisée aux doigts du guitariste
Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs que dans le rêve, ailleurs que dans les nues.
Terre, terre, voici ses rades inconnues.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un coeur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
Publié en 1956 dans le recueil Le Roman inachevé
Louis Aragon (1897-1982), figure majeure de la poésie française du XXe siècle, a ciselé l’amour comme un diamantaire taille sa pierre précieuse. Ce surréaliste converti au communisme, souvent perçu comme le poète engagé des Yeux d’Elsa, révèle dans Que serais-je sans toi ? (1956) une vulnérabilité lyrique qui transcende les époques. Son vers célèbre « Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant » devient le leitmotiv d’une existence où l’aimée – Elsa Triolet, son épouse et muse – apparaît comme un salvateur contre la vacuité moderne. Le poème, tiré du Roman inachevé, dépeint l’amour comme révélateur existentiel (« J’ai tout appris de toi pour ce qui me concerne ») et antidote à l’aliénation contemporaine (« cet enfer moderne/Où l’homme ne sait plus ce que c’est qu’être deux »). Par un savant mélange de mélancolie (« Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes ») et d’espérance tenace (« le bonheur existe/Ailleurs que dans le rêve »), Aragon transforme son chant d’amour en manifeste humaniste, prouvant que la flamme lyrique peut survivre aux tempêtes de l’histoire.