Ronde sentimentale - Théodore de Banville

Entrez dans la danse,

Voyez comme on danse !

Ronde.

 

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

 

Tout brûlant d’amour, le Ciel dit à l’Onde :

Je ne puis descendre et baiser tes flots,

Ni dans tes beaux yeux, par le soir déclos,

Voir se refléter ton âme profonde.

 

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

 

La Rose s’entr’ouvre et dit à l’Étoile :

Que n’ai-je, ô ma fleur ! des ailes d’oiseau,

Puisque la madone, avec son fuseau,

File un blanc nuage, et t’en fait un voile !

 

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

 

L’Étoile scintille et dit à la Rose :

Je ne puis voler comme un papillon,

Mais je puis, cher astre ! au bout d’un rayon

Boire tous tes pleurs, sans que l’on en cause.

 

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

 

Frémissante encor, l’Onde sous la flamme

Apaise ses flots et dit à l’Azur :

Le meilleur de toi dans mon lit obscur

Sommeille à demi sur mon sein qui pâme.

 

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

 

Mars 1845.

 

Publié en 1846 dans le recueil Les Stalactites

Portrait de Théodore de BanvilleThéodore de Banville, né en 1823 à Moulins, était un poète français reconnu pour son souci de perfection formelle et sa célébration de la beauté intemporelle. Ami de Victor Hugo et de Charles Baudelaire, il s’imposa dès 1842 avec Les Cariatides, avant de publier en 1846 Les Stalactites, recueil où figure Ronde sentimentale. Ce poème, structuré en strophes répétitives évoquant une danse nocturne, met en scène des éléments naturels (la Lune, l’Étoile, la Rose) dans un dialogue poétique qui transcende les époques. Banville y mêle grâce et musicalité, utilisant des réfractions lyriques pour illustrer l’harmonie universelle et l’éternité de l’amour. Son œuvre, marquée par un refus du réalisme et d’une sentimentalité excessive, influença des générations de poètes, tout en restant ancrée dans une esthétique parnassienne où la forme prime sur l’émotion brute. Ronde sentimentale incarne ainsi son idéal d’une poésie où l’art et la nature dialoguent en permanence, sans attache à un temps particulier.

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