Ronsard, si tu as sçeu par tout le monde espandre - Théodore Agrippa d'Aubigné

V

 

Ronsard, si tu as sçeu par tout le monde espandre

L’amitié, la douceur, les grâces, la fierté,

Les faveurs, les ennuys, l’aise et la cruauté,

Et les chastes amours de toy et ta Cassandre :

 

Je ne veux à l’envy, pour sa niepce entreprendre

D’en rechanter autant comme tu as chanté,

Mais je veux comparer à beauté la beauté,

Et mes feux à tes feux, et ma cendre à ta cendre.

 

Je sçay que je ne puis dire doctement,

Je quitte le sçavoir, je brave l’argument

Qui de l’escript augmente ou affoiblit la grâce.

 

Je sers l’aube qui nait, toi le soir mutiné,

Lorsque de l’Océan l’adultère obstiné

Jamais ne veut tourner à l’Orient sa face.

 

Publié en 1874 dans le recueil Hécatombe à Diane

Portrait de Théodore Agrippa d'AubignéThéodore Agrippa d’Aubigné (1552-1630), figure majeure de la Renaissance française, incarne l’union paradoxale de la plume et de l’épée. Protestant intransigeant et soldat engagé dans les guerres de Religion, il cultive pourtant une sensibilité poétique où l’amour se mêle à la méditation sur le temps et la mort. Son poème Ronsard, si tu as sçeu par tout le monde espandre, issu de l’Hécatombe à Diane (publié posthume en 1874), dialogue avec l’héritage de Ronsard tout en affirmant sa singularité. Loin de simplement imiter les pétrarquistes, d’Aubigné y oppose deux visions de la passion : à la Cassandre crépusculaire de Ronsard répond sa propre muse aurorale, symbole d’un amour régénéré. Cette tension entre tradition et innovation se nourrit de métaphores cosmiques – l’Océan rebelle à l’Orient – qui transcendent l’anecdote personnelle pour toucher à l’universel. Le poète-soldat, hanté par les fracas de l’histoire, y trouve paradoxalement une forme d’éternité : ses « cendres » littéraires défient l’oubli, transformant le lyrisme amoureux en acte de résistance contre la fatalité du temps.

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