Rossignol - Paul Verlaine
Comme un vol criard d’oiseaux en émoi,
Tous mes souvenirs s’abattent sur moi,
S’abattent parmi le feuillage jaune
De mon coeur mirant son tronc plié d’aune
Au tain violet de l’eau des Regrets,
Qui mélancoliquement coule auprès,
S’abattent, et puis la rumeur mauvaise
Qu’une brise moite en montant apaise,
S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien
Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien,
Plus rien que la voix célébrant l’Absente,
Plus rien que la voix -ô si languissante!-
De l’oiseau qui fut mon Premier Amour,
Et qui chante encor comme au premier jour;
Et, dans la splendeur triste d’une lune
Se levant blafarde et solennelle, une
Nuit mélancolique et lourde d’été,
Pleine de silence et d’obscurité,
Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure
L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.
Publié en 1866 dans le recueil : Poèmes saturniens.
Paul Verlaine (1844–1896), figure majeure du symbolisme français, a marqué la poésie avec ses vers imprégnés de mélancolie et de sensualité. Issu d’un milieu bourgeois, il rompt tôt avec les conventions familiales pour se consacrer à l’écriture, mêlant passion littéraire et vie bohème. Son œuvre, souvent teintée de regrets et d’amours tumultueux, reflète son existence mouvementée, marquée par des relations intenses comme celle avec Arthur Rimbaud. Dans Rossignol (1866), poème du recueil Poèmes saturniens, Verlaine déploie une métaphore naturelle – l’oiseau nocturne évoquant un premier amour perdu – pour exprimer la permanence de la douleur amoureuse à travers les saisons. Le texte, riche en images sonores et visuelles (« le feuillage jaune / De mon coeur »), capte l’intemporalité des émotions à travers une structure musicale et des références aux éléments (lune, nuit, rumeur). Bien que son existence soit hantée par l’alcool et les déchirements sentimentaux, Verlaine a su cristalliser dans ses vers cette éternité des sentiments humains, faisant de lui un héritier des romantiques et un précurseur de la modernité poétique.