Sérénade - Théophile Gautier
Sur le balcon où tu te penches
Je veux monter… efforts perdus !
Il est trop haut, et tes mains blanches
N’atteignent pas mes bras tendus.
Pour déjouer ta duègne avare,
Jette un collier, un ruban d’or ;
Ou des cordes de ta guitare
Tresse une échelle, ou bien encor…
Ôte tes fleurs, défais ton peigne,
Penche sur moi tes cheveux longs,
Torrent de jais dont le flot baigne
Ta jambe ronde et tes talons.
Aidé par cette échelle étrange,
Légèrement je gravirai,
Et jusqu’au ciel, sans être un ange,
Dans les parfums je monterai !
Publié en 1845 dans le recueil Espana.

Théophile Gautier, né en 1811 et mort en 1872, incarne l’esprit romantique français avec une touche de rébellion artistique. Ce poète, critique d’art et romancier fut un pionnier du mouvement Parnassien, prônant le culte de la forme et de la beauté absolue. Son œuvre, marquée par l’exotisme et le sensualisme, explore les passions humaines avec une audace qui défie les conventions de son époque. Dans Sérénade, extrait de son recueil Espana (1845), Gautier dépeint une scène d’amour intense et créative où le désir transcende les obstacles physiques. Le poème mêle métaphores audacieuses – comme l’échelle tressée de cordes de guitare – à une sensualité troublante, évoquant le flot noir des cheveux de la bien-aimée et les parfums qui enveloppent l’amant. Cette pièce illustre sa capacité à transformer les émotions intimes en tableaux poétiques immortels, combinant rêverie et réalisme charnel. Les vers de Gautier, à la fois lyriques et visuels, continuent de captiver par leur érotisme raffiné et leur imagination sans limites, faisant de lui un intercesseur entre l’âme romantique et l’esthétique moderne.