Si je mourais là-bas - Guillaume Apollinaire

Si je mourais là-bas sur le front de l’armée

Tu pleurerais un jour ô Lou ma bien-aimée

Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt

Un obus éclatant sur le front de l’armée

Un bel obus semblable aux mimosas en fleur

 

Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace

Couvrirait de mon sang le monde tout entier

La mer les monts les vals et l’étoile qui passe

Les soleils merveilleux mûrissant dans l’espace

Comme font les fruits d’or autour de Baratier

 

Souvenir oublié vivant dans toutes choses

Je rougirais le bout de tes jolis seins roses

Je rougirais ta bouche et tes cheveux sanglants

Tu ne vieillirais point toutes ces belles choses

Rajeuniraient toujours pour leurs destins galants

 

Le fatal giclement de mon sang sur le monde

Donnerait au soleil plus de vive clarté

Aux fleurs plus de couleur plus de vitesse à l’onde

Un amour inouï descendrait sur le monde

L’amant serait plus fort dans ton corps écarté

 

Lou si je meurs là-bas souvenir qu’on oublie

— Souviens-t’en quelquefois aux instants de folie

De jeunesse et d’amour et d’éclatante ardeur —

Mon sang c’est la fontaine ardente du bonheur

Et sois la plus heureuse étant la plus jolie

 

Ô mon unique amour et ma grande folie

 

30 janvier 1915, Nîmes.

 

L a nuit descend

O n y pressent

U n long destin de sang

 

Nîmes, le 30 janvier 1915

 

Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire, né en 1880 à Rome et mort en 1918 à Paris, reste une figure majeure de la poésie française grâce à son mélange audacieux d’émotion intime et de visions universelles. Engagé volontaire pendant la Première Guerre mondiale, il a immortalisé son amour pour Lou dans des poèmes où la passion se mêle aux horreurs du conflit. Son célèbre Si je mourais là-bas… (1915), issu du recueil Poèmes à Lou, évoque avec une tendresse poignante le souhait que même la mort au combat répande la vitalité de son sang sur le monde, métamorphosant la guerre en symbole d’amour éternel. Apollinaire y utilise des métaphores organiques (fruits d’or, mimosas en fleur) et des contrastes saisissants, comme le rouge sanglant associé à la beauté de la bien-aimée, créant une alchimie entre l’intime et le cosmique. Son œuvre, marquée par l’expérimentation formelle et la sensibilité surréaliste, continue de toucher les lecteurs par sa capacité à transcender le temps tout en capturant l’essence des émotions humaines.

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