Silence bombardé - Guillaume Apollinaire

Silence bombardé par les froides étoiles

Ô mon amour tacite et noir

Lamente-toi, puis soudain éclate en sanglots…

Là-bas, voici les blanches voiles

Des projecteurs jetés aux horizons d’espoir

Où la terre est creusée ainsi que sont les flots.

 

Adieu la nuit !

Tous les oiseaux du monde

Ont fait leur nid

Et chante à la ronde

 

Ptit Lou, je connais bien malgré tout ta douceur

En suivant le Printemps tous les jours sur la route

En me baignant le front dans cette ombreuse odeur

Qui me vient des jardins où je te revois toute.

Ainsi je gagnerai le grand cœur embaumé

De l’univers tiède et doux comme ta bouche

Et son tendre visage au bout de la mi-mai

S’offre à moi tout à coup langoureux sur sa couche

De pétales d’iris, de grappes de lilas.

Ptit Lou d’Amour je sens à mon cou tes bras roses :

Cette île de corail qui sort de tes yeux las

Et que sur l’océan de l’Amour tu disposes.

 

« Tu me demandes trop d’aimer sans être aimé

Tu me demande trop peut-être »…

Disait en souriant le doux soleil de mai

À la belle fenêtre

« Tu veux que chaque jour

Les longs rayons de mon amour

T’illuminent, mon cœur, ainsi qu’une caresse

Et toi ,toi que me donnes-tu ?»

« Turlututu

Dit la fenêtre

Écoute-moi soleil mon maître

Je ne suis belle que par toi

J’existe par ta lumière,

À part l’obscurité de la chambre, ma foi

Je ne possède rien de rien; pénètre-moi

Et tout à coup je deviens belle et je suis claire.»

 

Ainsi, ma tendre Lou, parlèrent le Soleil

Et la sombre fenêtre.

Soudain ce fut la nuit, Il vint à disparaître

Elle mourut aussi dans un obscur sommeil

Comme un Phénix Il renaquit toujours pareil

Et son amant La vit renaître…

 

À cette fable il ne faut pas

Chercher une morale…

 

J’entends du bruit : ce sont les rats qui pas à pas

Tournent autour de ma cabane en la nuit pâle

Tournent en rond…

Et je te baise

Sur ton beau sein fait d’une rose et d’une fraise

Et tu me baises sur le FRONT

 

Courmelois, le 17 mai 1915

 

Publié en 1955 dans le recueil Poèmes à Lou

Portrait de Guillaume ApollinaireGuillaume Apollinaire, né Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Wąż-Kostrowicki en 1880 à Rome, marqua la poésie française par son audace et son sensibilité intemporelle. Même engagé dans la Première Guerre mondiale, où il fut blessé à la tête en 1916, il continua d’exprimer une profondeur amoureuse qui transcende les époques. Son poème Silence bombardé (1915), dédié à sa muse Louise de Coligny-Châtillon (surnommée « Lou »), mêle les bruits de la guerre – comme les rats autour de sa cabane ou les projecteurs – à des métaphores lyriques sur l’amour. Les vers « Ô mon amour tacite et noir / Lamente-toi, puis soudain éclate en sanglots… » révèlent une tension entre la douceur de la tendresse et la dureté du contexte historique. Apollinaire, qui a forgé le terme surréalisme et influencé des artistes comme Picasso, a su capturer dans ses poèmes à Lou une émotion éternelle, où les images sensuelles (« ton beau sein fait d’une rose et d’une fraise ») s’entrelacent avec des réflexions métaphysiques sur l’amour et la lumière. Son œuvre, malgré la tragédie de sa mort prématurée en 1918, reste un témoignage vibrant de la beauté de l’amour intemporel.

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