Steam-boat - Tristan Corbière

A une passagère.

En fumée elle est donc chassée

L’éternité, la traversée

Qui fit de Vous ma soeur d’un jour,

Ma soeur d’amour ! …

 

Là-bas : cette mer incolore

Où ce qui fut Toi flotte encore…

Ici : la terre, ton écueil,

Tertre de deuil !

 

On t’espère là… Va légère !

Qui te bercera, Passagère?…

Ô passagère [de] mon coeur,

Ton remorqueur ! …

 

Quel ménélas, sur son rivage,

Fait le pied ?… – Va, j’ai ton sillage…

J’ai, – quand il est là voir venir, –

Ton souvenir !

 

Il n’aura pas, lui, ma Peureuse,

Les sauts de ta gorge houleuse !…

Tes sourcils salés de poudrain

Pendant un grain !

 

Il ne t’aura pas : effrontée !

Par tes cheveux au vent fouettée !…

Ni, durant les longs quarts de nuit,

Ton doux ennui…

 

Ni ma poésie où : – Posée,

Tu seras la mouette blessée,

Et moi le flot qu’elle rasa…,

Et coetera.

 

– Le large, bête sans limite,

Me paraîtra bien grand, Petite,

Sans Toi ! … Rien n’est plus l’horizon

Qu’une cloison,

 

Qu’elle va me sembler étroite !

Tout seul, la boîte à deux ! … la boîte

Où nous n’avions qu’un oreiller

Pour sommeiller.

 

Déjà le soleil se fait sombre

Qui ne balance plus ton ombre,

Et la houle a fait un grand pli…

– Comme l’oubli ! –

 

Ainsi déchantait sa fortune,

En vigie, au sec, dans la hune,

Par un soir frais, vers le matin,

Un pilotin.

 

Publié en 1873 dans le recueil Les Amours jaunes

Portrait de Tristan CorbièreTristan Corbière, né Édouard-Joachim Corbière en 1845 à Morlaix, fut un poète breton emblématique dont l’œuvre unique, Les Amours jaunes (1873), incarne une modernité audacieuse. Atteint par la tuberculose et des problèmes de santé chroniques, il vécut une existence tourmentée, marquée par une relation passionnée avec l’actrice italienne Armida Josefina Cuchiani, rebaptisée Marcelle, qui inspira nombre de ses vers. Ses poèmes, souvent imprégnés d’ironie et d’un langage populaire, mêlent l’amour déçu et les paysages maritimes bretons. Steam-boat (A une passagère) illustre cette dualité : il y évoque une séparation amoureuse à travers des métaphores navales (« Là-bas : cette mer incolore / Où ce qui fut Toi flotte encore… »), capturant l’intemporalité des émotions et la brutalité des adieux. Rejeté de son vivant, son génie fut révélé posthume par Verlaine dans Les Poètes maudits, faisant de lui un précurseur du symbolisme et un héritier des « poètes maudits ». Son style, à la fois cru et poétique, continue de résonner pour son authenticité et sa capacité à saisir l’essence éphémère de l’amour.

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