Sus ! que mon âme donc aille servir son âme - Théodore Agrippa d'Aubigné
Sus ! que mon âme donc aille servir son âme
Et que ce corps ne soit inutile à sa dame !
Premièrement je prie à mains jointes les dieux
Émus de mon ardeur, qu’ils fassent de mes yeux
Deux brillants diamants sur qui la molle audace
Du poinçon acéré ne laisse aucune trace,
Non plus que sur mon coeur on n’a jamais pu voir
Que le fer ni le feu aient eu aucun pouvoir.
Ce sera pour complaire à la meurtrière vue
Qui tira pai mes yeux mon coeur à l’impourvue,
Ce sera pour orner et les mains et les doigts
Qui serrèrent ma vie esclave sous ses lois.
Que mes dents par les cieux soient faites immortelles
Changées pour jamais en tout autant de perles
Sans tache ni obscur, comme sans tache aussi
Fut mon amour, mon âme, et ma foi jusqu’ici.
Ce sera pour lier cet obstiné courage
A rendre pour l’amour la peine et le dommage,
Ce sera pour lier sa chevelure en rond,
Pour embellir son chef et couronner son front.
Ma peau lui servira de véritable ocagne
Meilleure qu’il n’en vient de la mi-maure Espagne,
Pour garantir du chaud du soleil outrageux
Les mains de ma meurtrière, en sorte que je veux
Garder contre le feu ce qui me met en cendre,
Et pour mille forfaits tel service lui rendre.
Et vous, mes nerfs, lassés de tirer mes malheurs,
Je veux que ci-après vous chantiez mes douleurs
Sur le luth enchanteur que ma maîtresse fière
A l’ouïr de ma mort lâchera en colère
Sur le dos de son lit. Change, coeur endurci,
Change, coeur obstiné, change de nom aussi :
Tu as aimé les coups et les piqûres
Et tu prends à plaisir et faveur les blessures ;
Quand mes yeux seront clos d’un éternel sommeil,
Tu auras un office et supplice pareil :
Tu serviras Diane et sur les mêmes brèches
Que firent dedans toi mille sanglantes flèches
Tu seras gardien des épingles qu’au soir
Sa délicate main te fera recevoir,
Celles qui remparaient d’un satin noir sa face,
Ou qui piquaient mes doigts punis de mon audace.
Coule, sang irrité, et après mon malheur
Ne change point encor ta naïve couleur,
Fais-toi son vermillon, ô plaie bienheureuse,
Qui poussant sur mon sang mon âme langoureuse
Lui donne ce soulas qu’au bout de mes douleurs
Renaîtront de ma mort tant de vives couleurs
Qui feront ma sévère, à nulle autre pareille,
Au lustre de mon sang reluire plus vermeille…
Publié au XVIème siècle dans le recueil Poésies diverses
Théodore Agrippa d’Aubigné, né en 1552 et mort en 1630, incarne l’alliance paradoxale d’un guerrier protestant et d’un poète épris d’amour. Tout en combattant aux côtés d’Henri IV pendant les guerres de Religion, il a su exprimer une passion amoureuse ardente dans ses œuvres lyriques. Son recueil Le Printemps révèle une sensibilité raffinée, où il mêle métaphores sacrées et profanes pour célébrer l’amour. Dans des stances comme Amour qui n’est qu’amour, il compare l’amour à un feu divin, transcendant les désirs terrestres. Son poème Sus ! que mon âme donc aille servir son âme illustre cette tension entre la dévotion religieuse et l’extase amoureuse, utilisant des images corporelles métaphoriques pour symboliser l’abandon à la passion. Exilé à Genève après avoir refusé d’abjurer sa foi, il laisse une œuvre où l’amour intemporel coexiste avec les tourments de l’époque. Ses vers, vibrants de sensualité et de spiritualité, continuent de captiver par leur intensité poétique, faisant de lui un maillon essentiel de la littérature amoureuse française.