Tu es plus belle que le ciel et la mer - Blaise Cendrars
Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir
Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises
II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre
Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends
Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler
Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en
Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde
Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime
Publié en 1924 dans le recueil Feuilles de route
Blaise Cendrars, né Frédéric Louis Sauser en 1887 en Suisse, fut un poète et aventurier dont l’œuvre pulsa de liberté et de mouvement. Après avoir parcouru le monde – de la Russie aux États-Unis – il s’installa à Paris, où il se fit remarquer par des textes audacieux comme La Prose du Transsibérien (1913). Son poème Tu es plus belle que le ciel et la mer (1924), issu du recueil Feuilles de route, incarne son credo : l’amour exige de fuir les attaches pour embrasser la vie dans toute sa vitalité. Le célèbre vers « Quand tu aimes il faut partir » résume cette tension entre attachement et quête d’absolu, reflet de ses propres errances et de son engagement dans la Légion étrangère lors de la Première Guerre mondiale. Blessé à la main droite en 1915, il apprit à écrire de la gauche, symbole de sa résilience et de son refus de s’enliser. Ce poème, écrit comme une lettre à sa future épouse Raymone Duchâteau, mêle mélancolie et exaltation, célébrant l’amour comme une force qui transcende la séparation. Cendrars y sculpte une vision paradoxale : aimer, c’est consentir à la liberté de l’autre, et vivre, c’est embrasser le monde dans sa diversité – « Le monde entier est toujours là / La vie pleine de choses surprenantes ». Son style, alliant sobriété et lyrisme, a marqué la poésie du XXᵉ siècle, offrant un écho intemporel aux contradictions de l’amour.