Un clairvoyant faucon en volant par rivière - Théodore Agrippa d'Aubigné
Un clairvoyant faucon en volant par rivière
Planait dedans le ciel, à se fondre apprêté
Sur son gibier blotti. Mais voyant à côté
Une corneille, il quitte une pointe première.
Ainsi de ses attraits une maîtresse fière
S’élevant jusqu’au ciel m’abat sous sa beauté,
Mais son vouloir volage est soudain transporté
En l’amour d’un corbeau pour me laisser arrière.
Ha ! beaux yeux obscurcis qui avez pris le pire,
Plus propres à blesser que discrets à élire,
Je vous crains abattu, ainsi que fait l’oiseau
Qui n’attend que la mort de la serre ennemie
Fors que le changement lui redonne la vie,
Et c’est le changement qui me traîne au tombeau.
Publié au XVIème siècle dans le recueil L’Hécatombe à Diane
Théodore Agrippa d’Aubigné, né en 1552 en Saintonge, était un poète baroque et un soldat protestant engagé dans les guerres de Religion. Fidèle à Henri IV jusqu’à sa conversion au catholicisme, il dut s’exiler à Genève où il écrivit ses œuvres maîtresses. Même si sa réputation repose surtout sur Les Tragiques, son récit épique des persécutions protestantes, il a aussi exploré l’amour avec une intensité passionnée. Dans son poème Un clairvoyant faucon en volant par rivière (publié dans L’Hécatombe à Diane), il utilise des métaphores animales pour décrire les tourments amoureux : un faucon symbolise un cœur volage qui abandonne sa proie pour suivre une corneille, incarnant les caprices de l’amour. Cette œuvre montre sa capacité à mêler nature et émotions, reflétant la violence et la beauté de ses convictions religieuses et intimes. Exilé, il a laissé une trace durable dans la poésie française, où ses vers sur l’amour retentissent encore comme un cri intemporel contre l’inconstance des cœurs.