Un rêve - Alfred de Musset

Ballade

 

La corde nue et maigre,

Grelottant sous le froid

Beffroi,

Criait d’une voix aigre

Qu’on oublie au couvent

L’Avent.

 

Moines autour d’un cierge,

Le front sur le pavé

Lavé,

Par décence, à la Vierge

Tenaient leurs gros péchés

Cachés ;

 

Et moi, dans mon alcôve,

Je ne songeais à rien

De bien ;

La lune ronde et chauve

M’observait avec soin

De loin ;

 

Et ma pensée agile,

S’en allant par degré,

Au gré

De mon cerveau fragile,

Autour de mon chevet

Rêvait.

 

– Ma marquise au pied leste !

Qui ses yeux noirs verra,

Dira

Qu’un ange, ombre céleste,

Des choeurs de Jéhova

S’en va !

 

Quand la harpe plaintive

Meurt en airs languissants,

Je sens,

De ma marquise vive,

Le lointain souvenir

Venir !

 

Marquise, une merveille,

C’est de te voir valser,

Passer,

Courir comme une abeille

Qui va cherchant les pleurs

Des fleurs !

 

Ô souris-moi, marquise !

Car je vais, à te voir,

Savoir

Si l’amour t’a conquise,

Au signal que me doit

Ton doigt.

 

Dieu ! si ton oeil complice

S’était de mon côté

Jeté !

S’il tombait au calice

Une goutte de miel

Du ciel !

 

Viens, faisons une histoire

De ce triste roman

Qui ment !

Laisse, en tes bras d’ivoire,

Mon âme te chérir,

Mourir !

 

Et que, l’aube venue,

Troublant notre sommeil

Vermeil,

Sur ton épaule nue

Se trouve encor demain

Ma main !

 

Et ma pensée agile,

S’en allant par degré

Au gré

De mon cerveau fragile,

Autour de mon chevet

Rêvait !

 

– Vois-tu, vois-tu, mon ange,

Ce nain qui sur mon pied

S’assied !

Sa bouche (oh ! c’est étrange !)

A chaque mot qu’il dit

Grandit.

 

Vois-tu ces scarabées

Qui tournent en croissant,

Froissant

Leurs ailes recourbées

Aux ailes d’or des longs

Frelons ?

 

– Non, rien ; non, c’est une ombre

Qui de mon fol esprit

Se rit,

C’est le feuillage sombre,

Sur le coin du mur blanc

Tremblant.

 

– Vois-tu ce moine triste,

Là, tout près de mon lit,

Qui lit ?

Il dit :  » Dieu vous assiste !  »

A quelque condamné

Damné !

 

– Moi, trois fois sur la roue

M’a, le bourreau masqué,

Marqué,

Et j’eus l’os de la joue

Par un coup mal visé

Brisé.

 

– Non, non, ce sont les nonnes

Se parlant au matin

Latin ;

Priez pour moi, mignonnes,

Qui mon rêve trouvais

Mauvais.

 

– Reviens, oh ! qui t’empêche,

Toi, que le soir, longtemps,

J’attends !

Oh ! ta tête se sèche,

Ton col s’allonge, étroit

Et froid !

 

Otez-moi de ma couche

Ce cadavre qui sent

Le sang !

Otez-moi cette bouche

Et ce baiser de mort,

Qui mord !

 

– Mes amis, j’ai la fièvre,

Et minuit, dans les noirs

Manoirs,

Bêlant comme une chèvre,

Chasse les hiboux roux

Des trous.

 

Publié au XIXème siècle dans le recueil Poésies complémentaires

Portrait d'Alfred de mussetAlfred de Musset, né à Paris en 1810, incarne le romantisme français avec ses poèmes intemporels mêlant passion et mélancolie. Élève brillant qui abandonne rapidement ses études pour se consacrer à l’écriture, il publie Un rêve dès 1828 à seulement 17 ans, révélant une sensibilité précoce pour l’évocation onirique et les tensions entre idéalisation et réalité. Cette ballade, où la lune et les moines contrastent avec les fantasmes amoureux, annonce son style marqué par l’imaginaire tourmenté et les contrastes entre émotion et ironie. Son œuvre, nourrie par sa vie tumultueuse – relation passionnelle avec George Sand, alcoolisme, dépression – explore l’amour comme douleur et éphémère beauté. Même si ses pièces théâtrales comme Lorenzaccio ont d’abord été méconnues, ses poèmes, dont Les Nuits, restent des références du lyrisme romantique, captant l’universel de la quête amoureuse à travers des images audacieuses et une musicalité riche. Bien que son succès public soit venu tardivement, Musset, académicien en 1852, est aujourd’hui salué comme un maître de l’introspection poétique.

Panier
Retour en haut