Vers amoureux - Charles Cros
Comme en un préau d’hôpital de fous
Le monde anxieux s’empresse et s’agite
Autour de mes yeux, poursuivant au gîte
Le rêve que j’ai quand je pense à vous.
Mais n’en pouvant plus, pourtant, je m’isole
En mes souvenirs. Je ferme les yeux ;
Je vous vois passer dans les lointains bleus,
Et j’entends le son de votre parole.
*
Pour moi, je m’ennuie en ces temps railleurs.
Je sais que la terre aussi vous obsède.
Voulez-vous tenter (étant deux on s’aide)
Une évasion vers des cieux meilleurs ?
Publié en 1873 dans le recueil Le coffret de santal.
Charles Cros (1842-1888), poète-savant aux multiples facettes, a ciselé dans Le coffret de santal (1873) des vers amoureux où l’intime se mêle à l’universel. Ce touche-à-génie, qui imagina le phonographe avant Edison, transpose dans ses poèmes sa quête scientifique d’éternité. Son « Vers amoureux » déploie une alchimie singulière entre désarroi existentiel et aspiration métaphysique : «Comme en un préau d’hôpital de fou / Le monde anxieux s’empresse et s’agite» devient la métaphore d’une société chaotique où seule persiste l’image de l’aimée. À travers ce dialogue entre claustration sociale («je m’isole / En mes souvenirs») et évasion cosmique («Une évasion vers des cieux meilleurs»), Cros actualise le topique pétrarquiste en y injectant une modernité décadente. Ses quatrains d’alexandrins, héritiers de Baudelaire mais annonçant le symbolisme, transforment l’expérience personnelle (ses passions pour Nina de Villard puis Mary Hjardemaal) en archétype de la condition amoureuse. Ce poème-miroir, où chaque époque peut se reconnaître, explique pourquoi Cros reste ce «fabricant de paradoxes» (Verlaine) dont l’œuvre sciemment inclassable défie les usages littéraires.