Vers le passé - François Coppée
Longuement poursuivi par le spleen détesté,
Quand je vais dans les champs, par les beaux soirs d’été,
Au grand air rafraîchir mes tempes,
Je ris de voir, le long des bois, les fiancés
Cheminer lentement, deux par deux, enlacés
Comme dans les vieilles estampes.
Car je dédaigne enfin les baisers puérils
Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,
Éphémère duvet des pêches,
Qui fait qu’on se contente et qu’on est trop heureux,
Si la femme qu’on aime a les bras amoureux,
L’âme neuve et les lèvres fraîches.
Elle est évanouie à jamais, la candeur
Qui fait que l’on s’éprend d’un petit air boudeur
Qui n’est bien qu’à travers le voile,
Et qu’on n’a pas de mots assez ambitieux
Pour dire à ses amis qu’elle a de jolis yeux
Couleur de bleuet et d’étoile.
Et c’est la fin. Mon cœur, quitté des anciens vœux,
Ne saura plus le charme infini des aveux
Et ce bonheur qui vous inonde,
Parce qu’un soir de mai, dans les bois, à Meudon,
Sur votre épaule avec un geste d’abandon
Elle a posé sa tête blonde.
Et pourtant j’ai connu tout cela ; j’ai connu
Même ces doux projets de bonheur ingénu
Dont l’âme si bien s’accommode :
L’hiver, le coin du feu, la chambre aux sourds tapis,
Et, dans un frais berceau, deux enfants assoupis
Auprès de leur mère qui brode.
Mais cet espoir, hélas ! d’un avenir doré,
Ces apparitions, ces rêves ont duré
Le temps d’une aube boréale,
Et mon esprit partit aux pays fabuleux
Où l’on pense cueillir les camélias bleus
Et trouver l’amour idéale.
Là, j’ai beaucoup souffert, et j’en reviens meurtri.
En d’indignes plaisirs à jamais j’ai flétri
Les saintes blancheurs de mon âme.
Je reviens du rivage où j’avais émigré,
Et j’ai le front très pâle ; et cependant, malgré
Ce que j’ai souffert par la femme,
Malgré ce cœur brisé, sans espoir et sans foi,
Ces débauches qu’on fait à la fin malgré soi
Comme de hideuses besognes,
Sans cesse je retourne à mon passé riant,
Ainsi qu’aux premiers froids toujours vers l’Orient
Reviennent les blanches cigognes.
Publié en 1866 dans le recueil Le Reliquaire
François Coppée (1842-1908), poète parnassien au lyrisme accessible, a marqué la littérature française par sa capacité à traduire les émotions universelles de l’amour et de la mélancolie. Né à Paris, cet ancien employé du ministère de la Guerre trouva dans l’écriture un exutoire à son observation attentive des âmes simples, comme en témoigne son premier recueil Le Reliquaire (1866) où figure Vers le passé. Ce poème, oscillant entre nostalgie et désenchantement, dépeint avec une grâce amère la perte de l’innocence amoureuse – les fiancés « enlacés comme dans les vieilles estampes » contrastant avec un présent où « les saintes blancheurs de [l]’âme » sont flétries. Loin des envolées romantiques, Coppée y explore l’érosion des rêves juvéniles, évoquant les « doux projets de bonheur ingénu » réduits en cendres par l’expérience. Si son œuvre embrasse plus tard des thèmes sociaux (Les Humbles, 1872), c’est dans ces vers intimistes que réside sa modernité : en mêlant souvenirs personnels et réflexion sur l’idéal inatteignable, il touche à l’intemporalité du sentiment amoureux. Membre de l’Académie française dès 1884, Coppée incarne cette poésie qui, des salons parnassiens aux ruelles populaires, sut chanter l’amour dans toutes ses nuances – de la fraîcheur des premiers aveux aux désillusions qui sculptent les âmes.