Vieilles Amorettes - Jean Richepin

Aux prés de l’enfance on cueille

Les petites amourettes,

Qu’on jette au vent feuille à feuille

Ainsi que des pâquerettes.

 

On cueille dans ces prairies

Les voisines, les cousines,

Les amourettes fleuries

Et qui n’ont pas de racines.

 

Ô douce gerbe liée

Avec des rubans d’aurores.

Fraîche rosée oubliée,

Me parfumez-vous encore ?

 

Hélas ! bouquets éphémères,

Depuis cette heure lointaine

Combien de larmes amères

Ont coulé dans ma fontaine !

 

Des choses se sont passées

Qui m’ont changé ma jeunesse

Beaucoup trop, ô trépassées,

Pour que je vous reconnaisse.

 

Le dur amour qui ravage

Dans mon cœur a pris racines,

Comme un grand rosier sauvage

Aux épines assassines.

 

Qu’êtes-vous près de ces roses

Sanglantes, éblouissantes,

Ô pâquerettes écloses

Dans les prés aux vertes sentes ?

 

Qu’est votre parfum qui rôde

Évaporé dans la brise,

Près de l’odeur âcre et chaude

Qui me pénètre et me grise ?

 

Ô mignonnes marguerites,

Enfantines amourettes,

Hélas ! mes pauvres petites,

Je ne sais plus qui vous êtes.

 

Dans de vagues mausolées,

Enfants blondes, rousses, brunes,

Pour moi vous dormez voilées

Au pays des vieilles lunes.

 

Publié en 1877 dans le recueil Les Caresses

Portrait de Jean RichepinJean Richepin (1849–1926), poète rebelle et figure provocatrice de la littérature fin-de-siècle, a marqué son époque par une œuvre oscillant entre lyrisme passionné et réalisme cru. Né en Algérie et formé à la Sorbonne, il embrassa une vie bohème à Paris, fréquentant les marginaux et défiant les conventions morales, ce qui lui valut un emprisonnement pour son recueil La Chanson des Gueux (1876). Son style, teinté d’un romantisme sauvage, explore les passions humaines avec une intensité tactile, comme en témoigne Vieilles Amorettes (1877), tiré des Caresses. Ce poème, où les « amourettes » enfantines, fragiles comme des pâquerettes, s’opposent à l’amour adulte, « rosier sauvage aux épines assassines », incarne sa vision d’un désir à la fois éphémère et destructeur. Élu à l’Académie française en 1908 malgré ses excès, Richepin transforma la révolte en art, mêlant tendresse et violence pour capturer l’ambiguïté intemporelle de l’amour.

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