Viole - Albert Samain
Mon coeur, tremblant des lendemains,
Est comme un oiseau dans tes mains
Qui s’effarouche et qui frissonne.
Il est si timide qu’il faut
Ne lui parler que pas trop haut
Pour que sans crainte il s’abandonne.
Un mot suffit à le navrer,
Un regard en lui fait vibrer
Une inexprimable amertume.
Et ton haleine seulement,
Quand tu lui parles doucement,
Le fait trembler comme une plume.
Il t’environne ; il est partout.
Il voltige autour de ton cou,
Il palpite autour de ta robe,
Mais si furtif, si passager,
Et si subtil et si léger,
Qu’à toute atteinte il se dérobe.
Et quand tu le ferais souffrir
Jusqu’à saigner, jusqu’à mourir,
Tu pourrais en garder le doute,
Et de sa peine ne savoir
Qu’une larme tombée un soir
Sur ton gant taché d’une goutte.
Publié en 1893 dans le recueil Au jardin de l’infante.
Albert Samain (1858-1900), figure discrète du symbolisme français, incarne par sa vie et son œuvre la fragilité d’un cœur tourmenté par l’amour. Né à Lille dans un milieu modeste, il perd son père à 14 ans et interrompt ses études pour travailler, expérience qui imprègne sa poésie d’une mélancolie existentielle. Installé à Paris comme employé administratif, il fréquente les cercles littéraires du Chat Noir, où ses poèmes dévoilent une sensibilité extrême, marquée par l’influence de Baudelaire et Verlaine. Son recueil Au jardin de l’Infante (1893), dont est extrait Viole, révèle un art de l’intime où l’amour se mue en paysage intérieur. Ce poème, comparant le cœur à « un oiseau dans tes mains » frémissant au moindre souffle, cristallise sa vision d’un sentiment à la fois éthéré et douloureux, toujours sur le point de s’envoler. Samain y explore les non-dits et les blessures invisibles – une larme tachant un gant devient l’unique trace d’une souffrance muette. Miné par la tuberculose, il meurt à 42 ans, laissant une œuvre où la musicalité des vers inspira des compositeurs comme Fauré, et où l’écho des amours intemporels résonne encore dans ces métaphores délicates qui transforment l’éphémère en éternel.